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Full text of "Pierre Duhem: Un Savant Français"

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UN SAVANT FRANÇAIS 

PIERRE DUHEM 



a éli iépoti à la Hililiolhèquc Nationale en 1Q3G 



HÉLÈNE PIERRE-DUHEM 
UN SAVANT FRANÇAIS 

PIERRE DUHEM 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 
LES PETITS- FILS DE PLON ET NOURRIT 

IMPH1MKUIIS - ÉDITKL'HS - 8, BL E GAHAXCIKHÏ, C 



PRÉFACE 



Physicien - mathématicien de grande 
classe en même temps que philosophe et 
historien des sciences de premier ordre, 
Pierre Duhem a su affirmer sa supériorité 
dans toutes les voies, d'une extrême va- 
riété, où il a engagé son étonnante activité 
intellectuelle. En chacun des domaines 
qu'il a abordés, sa production eût suffi, le 
plaçant au premier rang, à fonder solide- 
ment sa renommée. Toutefois, c'est par 
ses travaux d'ordre purement scientifique 
qu'il s'impose avant tout à notre admira- 
tion. Lui-même réclamait principalement 
le titre de physicien, et c'est sous ce titre 
qu'il continuera de figurer dans le pan- 
théon intellectuel de notre temps. 

Sujet d'élite, il a, au cours de ses études 
secondaires, fait montre d'aussi brillantes 



dispositions pour les lettres que pour les 
sciences, au point même d'avoir pu être 
regarde par ses maîtres comme tout aussi 
apte à leur faire honneur dans la section 
littéraire que dans la section scientifique 
de PKcolc normale supérieure; en fait ils 
hésitèrent sur la direction qu'il était préfé- 
rable de lui faire prendre. 

Ce fut l'influence de son professeur de 
physique au collège Stanislas, Moutier, 
esprit original et puissant, qui le décida 
à se jeter résolument du côté de la science. 
Personne, par la suite, n'a eu à le regretter, 
et Duhem tout le premier, mais ses apti- 
tudes littéraires ne subirent de ce chef 
aucune atteinte et ne laissèrent pas 
d'avoir une part importante dans le res- 
plendissement de sa magnifique carrière. 

Ce n'est d'ailleurs pas seulement au do- 
maine des sciences et des lettres que se bor- 
naient les dons innés de Duhem ; on avait 
pu encore discerner de bonne heure chez 
lui un véritable talent de dessinateur, ainsi 
que l'attestent de nombreux dessins dus 
à son crayon, ceux, entre autres, malheu- 
reusement inédits, qu'il avait exécutés 



pour illustrer une Histoire naturelle des 
êtres inférieurs des deux règnes, rédigée en 
collaboration avec un de ses meilleurs ca- 
marades, le futur docteur Récamier. 

Mais, encore une fois, ce qui, chez lui, 
prime tout le reste, c'est le physicien-ma- 
thématicien, apparu d'ailleurs des les pre- 
miers débuts de sa carrière de chercheur. 
Reçu premier, en 1882, à I'l.\coie normale- 
sciences, il y fit montre d'une telle valeur 
qu'il y fut maintenu, après la fin de ses 
études, pendant deux ans encore, comme 
agrégé-préparateur de physique, ce qui lui 
permit de préluder sans retard à ses re- 
cherches de prédilection. 

Instruit des promesses exceptionnelles 
que donnait le jeune homme. Pasteur qui, 
à cette époque, avait encore son labora- 
toire à l'KcoIe normale, tenta d'en faire 
son collaborateur. Bien que nullement in- 
sensible à pareil honneur, Duhem n'hésita 
pourtant pas à décliner cette olîre si flat- 
teuse afin de n'être pas détourné de la voie 
qu'il jugeait, dès cette heure, être vérita- 
blement la sienne, celle de l'application des 
mathématiques supérieures aux sciences 



IV PIF.Hni-. 1)1 'HEM 

physico-chimiques dont, suivant la judi- 
cieuse remarque de M. Pierre Humbert (1), 
on ne saurait jamais trop dire à quel point 
elle était nécessaire. 

Mais, avant d'aborder l'examen de 
l'œuvre proprement scientifique de Duhem, 
il n'est pas inutile de donner un aperçu de 
ses idées philosophiques sur lesquelles il est 
revenu dans une série d'articles en 19(M 
et 1905 dans la Revue de philosophie avant 
de les exposer dans leur ensemble en son bel 
ouvrage : la Théorie physique, son objet, 
sa structure, dont la première édition, parue 
en 1906, a été suivie de deux autres (2). 

Frappé des incohérences et des impuis- 
sances qui ressortaient des tentatives d'ex- 
plication des phénomènes physiques, à 
l'époque de ses débuts, il était amené à 
formuler ce jugement : « Une théorie phy- 
sique n'est pas une explication ; c'est un 

(1) Professeur à l'Université de Montpellier, fils de 
Georges Humbert, de l'Académie des science», pro- 
fesseur à l'École polytechnique. On lui doit une bio- 
graphie de Duhem parue en 1932 dans la collection : 
Lu maître* (Tune génération (BlouJ et Gay, éd.). 

(2) La troisième édition a été publiée en 1933 à la 
librairie Marcel liivière. 



système de propositions mathématiques 
qui ont pour but de représenter (c'est nous 
qui soulignons ici le mot) aussi simplement 
et aussi exactement que possible un en- 
semble de lois expérimentales. » 

Il estimait qu'à la base de ces systèmes 
de représentation, on pouvait introduire 
des hypothèses arbitraires sous la seule 
condition qu'il n'y eût pas entre elles de 
contradictions logiques, et il ajoutait : 
« Plus la théorie se perfectionne, plus nous 
pressentons que l'ordre logique dans lequel 
elle range les lois expérimentales est le 
reflet d'un ordre ontologique. » 

Cette façon d'envisager les théories scien- 
tifiques, non exempte, comme on voit, d'un 
certain pragmatisme a, récemment en- 
core, été soutenue, avec toute l'autorité 
qu'on lui connaît, par M. Emile Picard 
dans une lecture faite le 16 décembre 1935, 
à la séance publique annuelle de l'Académie 
des sciences : « Nous n'avons plus guère 
aujourd'hui, dit l'illustre secrétaire per- 
pétuel de l'Académie, la prétention de 
saisir la réalité dans une théorie physique ; 
on voit surtout dans celle-ci un moule ana- 



lytiquc ou géométrique utile et fécond pour 
une représentation provisoire des phéno- 
mènes, ne croyant plus que l'accord d'une 
théorie avec l'expérience démontre qu'elle 
exprime la réalité des choses. De tels 
propos ont pu parfois paraître découra- 
geants ; on doit plutôt, semble-l-il, s'émer- 
veiller que, avec des représentations plus 
ou moins lointaines et décolorées des 
choses, l'esprit humain ait pu débrouiller 
le chaos de tant de phénomènes, en déga- 
geant de la connaissance scientifique des 
idées de beauté et d'harmonie, et ce n'est 
pas un paradoxe de dire que la science 
met de l'ordre, un ordre provisoire tout au 
moins, dans la nature. » 

On ne saurait plus excellemment mettre 
en lumière les idées qui ont constitué 
l'essence même de la philosophie de la 
science telle que l'envisageait Duhem. 

Pénétré de pareilles idées, il n'avait pas 
à s'en tenir à la conception purement mé- 
caniste de Descartes tendant à ne cons- 
truire le monde qu'avec « de la ligure et 
du mouvement », vue trop simpliste aux 
yeux de Duhem pour qui statique méca- 



nique et statique physico-chimique ne de- 
vaient former que deux chapitres particu- 
liers d'une, doctrine plus compréhensive. 

L'édification d'une telle doctrine exi- 
geait, en dehors de la ligure et du mouve- 
ment, l'admission, dans le domaine de la 
cosmologie, d'autres qualités, d'intensité 
mesurable, donc susceptibles d'entrer en 
des relations numériques et, par consé- 
quent, de tomber sous le coup du traite- 
ment mathématique. 

Une telle réforme pouvait, à quelque 
égard, être regardée comme un retour vers 
les idées d'Aristote, tenues par les carté- 
siens pour à jamais bannies de la science. 
Mais ce qui importait pour Duhcm c'était, 
grâce à l'introduction de ces qualités, de 
fonder une théorie cohérente, harmonieuse, 
bien ordonnée, propre non seulement à en- 
glober et à classer tous les faits connus jus- 
qu'alors, mais aussi à en prévoir d'autres 
que l'expérience pût vérifier. Tel a été l'ob- 
jectif des belles recherches scientifiques de 
Duhem, poursuivies avec une rare habileté 
mathématique et d'où est sortie la vaste 
discipline à laquelle il a appliqué le terme 



iY énergétique, antérieurement proposé par 
Hankine à l'occasion d'une tentative, d'ail- 
leurs prématurée, esquissée dans le même 
espril . 

Gibbs avait, par une courte indication, 
fait entrevoir la possibilité d'utiliser les 
fonctions de Massieu pour introduire en 
thermodynamique un principe analogue à 
celui des déplacements virtuels en méca- 
nique analytique. Duhem devait aller bien 
plus loin dans cette voie en imaginant la 
notion du potentiel thermodynamique interne 
analogue au potentiel mécanique, pour en 
faire, dès 1884, les applications les plus 
remarquables à la mécanique chimique, et 
peu après, à la théorie des phénomènes 
électriques. 

Il donna de ses idées un exposé lumi- 
neux en ses Commentaires sur la thermo- 
dynamique où règne une logique impi- 
toyable et où il n'hésite pas à admettre 
comme primitifs certains faits, sans essayer 
de les ramener à ceux de la mécanique 
clabsique, tels que le travail négatif des 
actions de viscosité et de frottement. Quant 
aux innombrables applications qu'il a dé- 



veloppées de ses principes généraux, elles 
sont d'une étonnante variété, visant les 
diverses parties non seulement de la méca- 
nique et de la physique, mais aussi de la 
chimie. A ce dernier propos, son livre 
Thermodynamique et chimie se montre d'une 
saisissante originalité. Il n'y revendique 
pas, au reste, la première idée du rappro- 
chement effectué entre ces deux sciences, 
déclarant que leur union « s'est accomplie 
en France, au laboratoire de l'immortel 
Henri Sainte-Claire-Deville » ; mais, en 
fait, nul avant lui n'avait établi enlre 
elles un lien aussi fort grâce à l'intermé- 
diaire des mathématiques. 

Hydrodynamique, élasticité, acoustique, 
électricité, magnétisme, mécanique chi- 
mique, exposés par Duhcm en plusieurs 
de ses cours, à la lumière des principes aux- 
quels il s'était lixé, ont donné naissance à 
autant de traités magistraux, couronnés, 
en 1911, par son Traité d'énergétique, véri- 
table monument qui renferme, peut-on dire, 
la somme de toute sa doctrine. 

Kn présence d'une masse aussi impo- 
sante de travaux approfondis, on a peine 



1M1-RRE DU H KM 



à imaginer que leur auteur ait pu encore y 
ajouter une œuvre historique d'une telle 
ampleur qu'elle eût pu sembler suflisante 
pour absorber toute l'activité d'un labo- 
rieux chercheur. 

C'est, au surplus, a lin de confronter sa 
manière de voir avec la façon dont, à tra- 
vers les âges, s'est opérée la formation des 
concepts successivement introduits dans 
le champ de la science que Duhem a été 
conduit à se faire historien. Sa profonde 
culture d'humaniste, sa connaissance par- 
faite du grec et du latin, l'acuité pénétrante 
de son sens critique le rendaient tout par- 
ticulièrement apte à cette nouvelle tâche, 
dont l'importance est suffisamment attestée 
par la publication de quatorze gros vo- 
lumes, sans compter une quarantaine de 
grands articles. Par cette abondante pro- 
duction dont la richesse ne le cède pas à 
l'étendue, Duhem s'est placé, sans nul 
conteste, au rang des plus grands histo- 
riens de la science, modifiant profondé- 
ment nombre d'idées aveuglément reçues 
jusqu'alors. A tout jamais il a ruiné la 
légende, soigneusement entretenue par 



ceux que l'on a appelés les « scientistes ». 
des siècles d'obscurantisme précédant 
l'éclair soudain de la Renaissance. Comme 
l'a très justement dit M. Pierre Humbert, 
« avant lui on pouvait parler — et on ne 
s'en faisait pas faute — de la nuit scienti- 
fique du moyen âge; à présent on n'en a 
plus le droit ». Parmi les grandes figures 
savantes de cette période pré-galiléenne, 
avant lui, pour la plupart injustement mé- 
connues, c'est surtout à ce prodigieux 
génie qui a nom Léonard de Vinci que s'est 
attaché Duhem, consacrant à l'œuvre scien- 
tifique du maître sublime trois volumes 
dont l'ensemble ne comprend pas moins 
de quatorze cent quarante pages ! 

Il a disparu, hélas ! avant d'avoir pu 
achever la publication d'un ouvrage en 
douze volumes, d'environ six cents pages 
chacun, ayant pour titre général : le Sys- 
tème du monde, histoire des doctrines cosmo- 
logiques de Platon à Copernic. De 1913 
à 1916, il a pu voir paraître les quatre pre- 
miers volumes de celle série, suivis, après 
sa mort, d'un cinquième en 1917. Il a en- 
core laissé le manuscrit complet de trois 



l'HIHHi: DUHl-M 



mitres tomes, s'mièl.int après la Physique 
parisienne au quatorzième siècle, et que nous 
devons souhaiter de voir bientôt publiés. 

Devant cette œuvre colossale, tout à la 
fois scientifique, philosophique et histo- 
rique, on ne peut se défendre d'un senti- 
ment de profonde admiration pour son 
auteur et l'on se prend à désirer de suivre 
ce grand esprit à travers toutes les vicis- 
situdes de sa vie terrestre, sûr que l'on est 
d'avoir encore à recueillir ainsi de belles 
et salutaires leçons. Or, un tel vœu se 
trouve réalisé pour nous, grâce à la piété 
filiale de Mlle Duhem, par la publication 
du livre qu'elle a, de façon si touchante, 
consacré à la mémoire de son père en fai- 
sant appel soit à ses propres souvenirs ou 
à ceux de sa famille, soit aussi à ceux de 
divers témoins qualifiés de la vie de l'il- 
lustre physicien. Jamais nous ne saurons 
lui en témoigner une assez vive reconnais- 
Maurice d'Ocagne, 

Je l'Académie des ncii-ncc». 



AVANT-PROPOS 



...Les sciences ont deux extrémités qui se 
touchent : la première est la pure ignorance 
naturelle où se trouvent tous les hommes en 
naissant. L'autre extrémité est celle où 
arrivent les grandes âmes, qui, ayant par- 
couru tout ce que les hommes peuvent savoir, 
trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent 
en cette même ignorance d'où ils étaient 
partis. Mais c'est une ignorance savante qui 
se connaît... Peméci, III, 19. 



Ma tante Marie Duhem souhaitait que la vie 
de son frère fût retracée avec exactitude par ceux 
qui Vont connu et aimé et qu'il restât ainsi de 
lui une image fidèle. Elle-même entreprit de 
conter leur commune enfance et de noter le 
premier éveil de cette riche nature qui devait 
tenir toutes ses promesses. Ce sont ces souvenirs, 
dans toute leur fraîcheur, qui forment le début 
de ce petit livre; en les publiant, j'accomplis le 
plus cher désir de ma tante. Une maladie irn- 



XIV 



piFnni- DUHF.M 



placable et la mort Vont empêchée fie poursuivre 
son récit et d'écrire la Vie entière qu' elle souhai- 
tait. Ce pieux devoir m'incombait, mais je 
n'aurais pu le mener à bonne fin, et continuer 
ce récit de témoin, sans le concours du docteur 
Récamier et de MM. André Chevrillon, de 
l'Académie française, et Albert Dufourcq, pro- 
fesseur à la Faculté des lettres de Bordeaux. 
Aux deux premiers, je dois l'évocation d'un 
passé que je n'ai pas connu, à AI. Albert Du- 
fourcq une image scrupuleusement fidèle de la 
vie de mon père à Bordeaux et l'écho de 
ces entretiens amicaux qui furent pour lui 
une suprême joie. A tous je tiens à redire 
ici ma reconnaissance pour ces pages pré- 

Le docteur Récamier, hélas! ne verra pas la 
publication de ce petit ouvrage qu'il m'avait 
encouragée à écrire et auquel il avait bien voulu 
collaborer par l'envoi de ses souvenirs. Du 
moins, en a-t-il pu lire, avant sa mort, le ma- 
nuscrit; et le dernier message que je reçus de 
lui, alors qu'il n'écrivait déjà plus lui-même, 
fut-il pour me faire assurer qu'il trouvait tout 
très exact et que les opinions et la pensée de 
son ami étaient traduites avec vérité. Cela me 



AVANT-PHOPOS 



fut un précieux encouragement à livrer au 
public cette vie de mon père. 

Il n'est peut-être pas, d'ailleurs, sans actua- 
lité en notre époque si troublée, si déchirée, et 
qui semble se chercher, de raconter cette vie 
d'une si parfaite unité, d'un si grand équilibre, 
et de montrer combien ce cerveau épris de lo- 
gique, qui avait approfondi la métliode des 
tliéories physiques, et suivi les efforts de l'intel- 
ligence humaine au cours des âges, se compor- 
tait vis-à-vis du Credo catholique et des grands 
problèmes du devoir patriotique et de la poli- 
tique. 

Hélène Piehiœ-Dvhum. 



Cabrespine, le 10 septembre 1935. 



UN SAVANT FRANÇAIS 
PIERRE DUHEM 



CHAPITRE PREMIER 
l'enfance 



1.(18 origines. Récit de sa sœur. - Première enfance. 
1801-1871. — Le cours. — Le caléchiamc de Sainl- 
Rocli. -- 1870-1872. l.a guerre. — l.a Commune. 
— Les premiers chagrins. — I.c collège. — l.a pre- 
mière communion. - L'inlimilé avec sa « chère ma- 
man ». — Vacances. — Saint-Marlin-du-Tertre 
(Seinc-ct-Oisc). — Saint- Gildas- de- Rhuys (Mor- 
bihan). — Vacances de 1874-1875-1876 et 1877. 



Avant de laisser la parole à Marie Duhem 
pour raconter l'enfance de son frère, il nous 
semble utile de rappeler les origines de Pierre 
Duhem. Il donnait, lui-même, toute son im- 
portance à l'hérédité, au milieu où se formait 
une intelligence. Or, il naquit au cœur de . 
Paris, de vieille famille parisienne ; il ne 



2 



PIERRE DIHT.M 



quitta sa ville natale qu'à vingt-six an» ; y 
revint presque chaque année ; et, d'éducation, 
de goûts et de sentiments il restera toujours 
un vrai Parisien. Mais, à côté de ce trait 
dominant, d'autres hérédités nuanceront peut- 
être sa couleur parisienne car, par son père, 
il est Flamand, par son grand-père maternel 
il est Languedocien. Il aura donc la vivacité 
d'esprit, l'intelligence prompte, l'aisance et 
les manières d'un Parisien né, il sera un con- 
teur spirituel comme on n'en rencontre que 
dans le Midi, mais ne faudra-t-il pas rapporter 
à ses origines roubaisiennes son énergie in- 
domptable, sa prodigieuse faculté de tra- 
vail, et cet esprit de suite et de continuité 
qui fit que, s'étant à vingt ans engagé en 
un certain chemin, il le parcourut jusqu'à 
sa mort, sans jamais s'en écarter, et malgré 
tous les obstacles qui en auraient rebuté 
tant d'autres? Il n'a pas besoin que le succès 
soit pour lui un stimulant, mais, la main à 
la charrue, jusqu'à la fin du jour, il tracera 
son sillon, ignorant ce qu'est la lassitude, 
l'ennui et le découragement. 

Aussi bien, à vouloir retrouver telle ou 
telle race en Pierre Duhem, il sera plus vrai 



3 



de dire que, comme beaucoup de ses compa- 
triotes, il tirait ses origines de plusieurs 
coins de la France, dépendant, il convien- 
drait peut-être de noter l'influence d'un ata- 
visme sur certains traits essentiels de son 
œuvre. Il est assez curieux que sa naissance 
se trouve justement au confluent de ces di- 
verses sources : de sa mère, il tient une égale 
origine parisienne et languedocienne ; par 
son père, il est Flamand. Les familles dont il 
est issu n'ont jamais, jusque-là, émigré de 
leur pays. Ses ancêtres parisiens sont, sous 
LouisX IV, marchands bourgeois en la bonne 
ville de Paris. Au début du seizième siècle, 
en 1529, un de ses aïeux cabrespinois signe 
déjà, comme témoin en un acte de donation ; 
il est désigné comme tenancier d'un fonds 
rural ; et, jusqu'au grand-père de Pierre 
Duhem, la famille restera à Cabrespine, fera 
son chemin sur place, aura quelques belles 
alliances ; une fabrique de drap l'enrichira ; 
elle aura son blason à l'armoriai d'Hozier 
du Languedoc. De même la famille de son 
père, son nom seul l'indique (Du-Ilem, du- 
Uameau), est de pure origine flamande. Pierre- 
Joseph Duhem est le premier à avoir quitté 



4 



Roubaix : si ce dernier a, du côté de son père, 
des ancêtres Belges, mais toujours Flamands, 
du côté de sa mère ses aïeux sont déjà établis 
à Roubaix en 1683. 

Cette fidélité des divers rameaux de sa 
famille à leurs pays d'origine explique peut- 
être, dans toute l'œuvre de Pierre Duhem, 
ce respect de la tradition, ce besoin de re- 
chercher dans le passé la filiation des théo- 
ries, et de trouver dans la continuité une 
plus grande assurance de vérité que dans des 
bouleversements hasardeux. Il est, enfin, le 
fils de cette vieille bourgeoisie française, pa- 
risienne ou provinciale, et il aime à redire 
qu'il faut plus de temps pour faire un bour- 
geois que pour créer un nouveau noble. Cette 
idée de patiente élévation, qu'il puise en ses 
lointaines origines, s'imposera à son esprit, 
dans ses recherches ; il se méfiera des décou- 
vertes parvenues et, remontant aux sources, 
moins qu'un autre il s'étonnera que d'obscurs 
ancêtres, durant des générations, aient pré- 
paré l'avènement d'une idée. 



5 



Pierre-Maurice-Marie Duhem naquit à Pa- 
ris, 42, rue des Jeûneurs, le 9 juin 1861 (1), 
il fut déclaré à la mairie le 10 juin et baptisé 
trois jours après. 

Il était d'origine parisienne par sa mère, 
descendante des Ilubault-Delorme, vieille 
famille de la bourgeoisie, dont les ancêtres 
étaient déjà établis à Paris au milieu du dix- 
septième siècle. Nous voyons un membre de 
la famille échevin de Paris sous Louis XIV, 
dont un beau portrait, peint par Jean-Baptiste 
Van Loo, figure encore parmi les souvenirs 
précieux de la maison. Pierre comptera en- 
core dans ses ancêtres un secrétaire du roi, 
maison couronne de France et ses finances, 
Nicolas-Louis-Guillaume A moult, — son 
propre trisaïeul, — et un arrière-grand-oncle, 
fils de celui-ci, Alexis-Louis Arnoult, qui fut 
trésorier, puis inspecteur des domaines du 
duc d'Orléans. Plus tard, ses arrière-grands- 
parents assistèrent à Notre-Dame au sacre 

(1) C'est par une erreur que l'élût civil de Pierre 
Duhem indique le 10 juin comme jour de sa naissance. 



6 PIERRE DUUEM 

de Napoléon I er et reçurent du saint pape 
Pie VII, avec sa bénédiction, une précieuse 
relique de la vraie Croix et un artistique 
chapelet conservé religieusement par chaque 
génération. 

Sa grand'mèrc maternelle, Mlle Hubault- 
Delorme, épousa François Fabrc, né à Cabres- 
pine (Aude). Ils eurent comme fille aînée 
Marie Fabrc qui épousa Pierre-Joseph Du- 
hem. 

.Nous arrivons ainsi sans interruption d'aï 
liances provinciales jusqu'à sa grand'mèrc et 
sa mère qui se marièrent à Paris toutes 
deux. 

S'il tenait de son grand-père maternel 
François Fabre une part d'hérédité méri- 
dionale, il tenait de son père, originaire du 
Nord, cette tendance toute d'ardeur au tra- 
vail, cet esprit discipliné qui s'ajoutèrent à sa 
couleur parisienne. 

11 aimait par-dessus tout sa ville natale, la 
vieille société de ses parents et amis du fau- 
bourg Saint-Germain, et toutes les relations 
avec son cher collège Stanislas. Les Facultés 
de province ne lui rendirent jamais ce qu'il 
appelait « le bon temps » qu'il venait retrouver 



7 



chaque fois qu'il le pouvait. « Rien, disait-il, 
ne vaut le pavé de mon pays. » 

Son père, Pierre-Joseph Duhem, aîné de 
huit enfants, appartenait à cette cité indus- 
trielle de Roubaix, dont chaque enfant vient 
au monde avec le génie des affaires. Il fit 
une partie de ses études chez les Pères jé- 
suites de Brugclette (Belgique), qui furent 
trop tôt interrompues ! Étant devenu or- 
phelin, soutien de famille, on le lança dans 
l'industrie. Il est probable que ses goûts 
l'eussent mené vers une carrière plus intel- 
lectuelle, mais le devoir lui apportait la con- 
solation et lui laissait encore la joie de nourrir 
son intelligence, amie des lettres, dans ses 
moments perdus. Ceux qui l'ont connu, re- 
voient toujours sa silhouette se promenant, 
un volume d'un auteur latin sous le bras. 

Vite, il acquit, dans le milieu des filateurs, 
la science du commerce, et vint à Paris avec 
le bagage d'études sulliaantes qui devait con- 
tribuer à la fortune des maisons du Nord 
et de l'Est, dont il fut à différents titres le 
représentant et l'associé, plutôt qu'à la 
sienne propre, étant donné sa scrupuleuse 
délicatesse, presque exagérée, que nous al- 



8 PIEBRI- 1M HEM 

Ions retrouver dan» son fils. Faire profiter 
autrui de ses connaissances, et employer sa 
valeur pour le bien de l'humanité, semblaient 
plus sa vocation, que d'attendre une rému- 
nération de qui que ce soit. Il aurait pu faire 
une grosse fortune, il préfera préparer par 
ses soins et son dévouement de toutes les 
heures, le cœur et l'esprit de son petit enfant. 

Si la naissance de Pierre ne fut pas celle 
d'un prince, au moins la voyons-nous celle 
d'un être prédestiné. Des anges veillaient sur 
son berceau : dans les langes brodés avec 
amour dormait le petit génie. Il ne devait 
être insensible à aucune gâterie du Ciel ! 

Il vint au monde bel enfant, désiré depuis 
trois ans par les plus tendres des parents 
qui souhaitaient un fils comme aîné. Son 
père, allirme-t-on, passa trois jours et trois 
nuits à le contempler, sans se coucher, veil- 
lant à ce que le sommeil cUi roi de la maison 
ne fût pas troublé. Défense fut faite aux 
bonnes et à la sœur garde-malade de fermer 
les portes pour éviter le bruit ; sans doute 
elles restèrent ouvertes... heureusement que 
c'était en été ! 

Que lui disait, dès la première heure, ce 



9 



père ambitieux? Qu'il entrerait premier à 
Polytechnique ! Normale devait cependant 
être acceptée plus tard, mais on n'oserait 
aflirmer que ce fut sans regret. Il va «ans dire 
qu'aucun moment ne fut perdu pour nourrir 
cette intelligence, toute ouverte d'elle-même, 
à n'importe quelle étude. Maîtres et parents, 
cependant, loin de flétrir cette jeune santé, 
veillaient à lui procurer détentes et prome- 
nades qui, la plupart du temps, étaient très 
mal acceptées. Dès le plus jeune âge, Pierre 
n'aimait que le dessin et l'étude. 

Il n'était pas gâté, on ne l'admirait pas ; 
élevé sans faiblesse il devait toujours obéir. 
Cette habitude il ne la perdit jamais (1) ; à 

(1) ...Vis-à-vis de sa mère, je puis dire que je ne me 
souviens pas avoir jamais vu quelqu'un plus obéissant 
el plus déférent que lui. Déjà âgé de quarante ans, 
veuf et père de famille, il ne se considérait point comme 
émancipe ; il demeurait petit enfant docile et affectueux. 
Dans ses projets d'excursion, il tenait compte des désirs, 
des inquiétudes parfois exagérées de la tendresse mater- 
nelle. On lui en témoignait un jour quelque surprise : 
« Ah ! reprit-il, c'est que le quatrième commandement 
de Dieu ne dit pas que, vieillie, une mère n'est plus une 
mère!... Au surplus, on n'a sa mère qu'une fois. Si je 
cessais d'obéir, il me semblerait que j'ai perdu ma 
mère ! » V. L. Beknies, Revue des Jeunes, 10 no- 
vembre 1917. Pierre Duhem, l'homme, p. 519. 



10 



PI EH H F DVI1EM 



quarante ans, on le voyait avoir envers sa 
mère la docilité d'un petit enfant. 

Le bon petit Pierre ne devait pas rester 
l'unique enfant. Le bon Dieu avait envoyé 
au logis deux petites sœurs jumelles, Marie 
et Antoinette ; il les aima avec prédilection. 
De cette époque date l'emploi de son cœur 
qui ne savait rien refuser quand il aimait. 

Voyez-le ce frère de trois ans livrant sa 
tète bouclée aux quatre mains de sœurs in- 
conscientes, heureuses de tirer si fort sur cette 
blonde chevelure que des larmes de souffrance 
jaillissaient des yeux du généreux patient. 
C'est alors que sa juste mère intervenait 
pour mettre fin à ce jeu sauvage et disait à 
l'héroïque petit Pierre : « Tu es vraiment 
trop bon ! . . . »Quc de fois le lui redira-t-cllc ! . . . 

Si les jumelles étaient si unies qu'on ne 
pouvait punir l'une sans faire pleurer l'autre, 
on pourrait presque affirmer que ce fut dans 
la maison un trio d'enfants ne formant qu'une 
seule vie de cœur. Toujours ensemble, n'ayant 
pas besoin d'amis, ils s'entendaient si bien ! 



11 



Pierre avait sept ans, déjà élève studieux 
de ses parents, il entra à l'ouverture du cours 
de Mlles Arnoul ; de ces deux jeunes filles du 
meilleur monde, fort instruites, excellents 
professeurs, grammaire, arithmétique, caté- 
chisme, premières notions de latin, le tout 
enseigné par elles, semblait simple et at- 
trayant (1). Un petit groupe de quatre élèves 
seulement, devant une belle table couverte 
d'un tapis vert : quelle bonne fortune pour 
des enfants studieux ! 

Deux heures de cours, interrompues par 
d'amusantes causeries, ne semblaient pas trop 
longues. Un jour, après une explication sur 
la vocation : « Que serez-vous plus tard? » 
demandait la maîtresse de l'un de ses très 
jeunes élèves, Pierre de B..., « Pape, » ré- 
pondit l'ambitieux enfant. Passant au se- 
cond : « Et vous Eugène? — Moi, mademoi- 

(1) Pierre Duhem attribuait à l'enseignement re- 
marquable des premiers élément* d'arithmétique par 
Mlles Arnoul, sa vocation de mathématicien. 



12 PIEUHE DL'HEM 

selle, je veux être cocher d'omnibus ! » Notre 
Pierre allait être plus logique et s'était étudié 
avant de dire qu'il serait avocat pour pouvoir 
« beaucoup parler ». 

Le jeudi, les maîtresses emmenaient leurs 
garçons au petit catéchisme de Saint-Roch. 
Quand l'un des trois vicaires qui faisaient les 
instructions, M. l'abbé .Marbeau (devenu 
Mgr Marbeau), posait une question difficile, 
il savait que « l'avocat en herbe » saurait ré- 
pondre. 

Au cours, comme au catéchisme, il fut sans 
cesse le premier, gagnant les récompenses, 
qui lui plaisilient surtout parce qu'elles de- 
vaient réjouir ses parents. 



La famille Duhem passait tous les étés à 
Ville-d'Avray. Le parc de Saint-Cloud avec 
la chasse aux papillons fut la première entrée 
dans les sciences naturelles du futur savant. 
Cet exercice physique donnait des muscles 
au précoce naturaliste. Après des courses 
effrénées, il s'abattait au pied d'un arbre en 
compagnie de bu grammaire latine ; les Jécli- 



13 



naisons s'apprenaient mieux quand la chasse 
avait été fructueuse. 

Cette période clôt la vie tout à fait enfan- 
tine, sans soucis. 

L'heure de la guerre avait sonné... Au 
début de septembre 1870, du haut de la petite 
ville plongeant sur la grand'route de Paris à 
Versailles, les habitants de Ville-d'A vray 
assistèrent à ce beau défilé de notre armée 
française. Ces bataillons si disciplinés, si fiers, 
si heureux d'aller s'offrir pour la patrie, im- 
pressionnèrent vivement l'imagination de 
Pierre ; aussi de sa fenêtre leur envoyait-il des 
applaudissements qui étaient l'expression de 
son admiration. Mais bientôt les parents s'at- 
tristèrent, on rentrait vite à Paris faire les 
malles : il fallait partir quand on était inutile. 
Laissant les combattants dans la capitale, on 
accepta l'hospitalité de bons cousins à Châ- 
teaudun. Le cousin de La Fuye, alors procu- 
reur impérial de cette ville, accueillit les Pari- 
siens. En quelques jours l'armée ennemie fit 
de rapides progrès d'envahissement. Un beau 
matin d'automne, les domestiques appor- 
tèrent du marché l'alTreuse nouvelle : « Les 
Prussiens arrivaient nombreux, avec des ca- 



14 



piF.nnr duhf.m 



nons ! » Il fallut prendre un parti. Le plus sûr 
pour le cousin était de conduire les femmes et 
les enfants dans les caves de l'hôpital, qui 
serait certainement respecté et épargné. 
C'était compter sans la barbarie allemande! 
Qu'elle fut poignante cette journée de siège 
dans les souterrains obscurs, éclairés de temps 
en temps par une veilleuse, avertissant du 
passage funèbre de quelques morts ou mou- 
rants, enveloppés de draps blancs, portés par 
des infirmiers. Deux religieuses, l'une sonnant 
la cloche d'alarme, l'autre portant la lanterne, 
faisaient serrer les réfugiés le long des parois 
des corridors. Si étroits étaient ces corridors 
que plus d'une fois les draps, devenus suaires, 
balayaient les pieds des petits enfants effrayés, 
occupés avec leurs mamans à dire le chapelet 
pour les morts et les blessés (1). » 

A la tombée du jour, un cri retentit sou- 
dain : « Ils mettent le feu à la ville ! » Tous les 
emmurés, préférant d'autres dangers que 
celui de brûler dans les caves, se portèrent 

(1) Une balle pruxnienne entrée par un soupirail 
frôla l'oreille de Pierre Duhrin et ulla ne loger dans le 
mur en face de lui. Il l'en déta< ha cl la garda longtemps. 
Ce fut u première rencontre avec la culture allemande. 



15 



vers la porte de la sortie. Devant ce brasier, 
qu'était devenue la ville, presque tous recu- 
lèrent, excepté la vaillante Mme Duhem ; 
elle, serrant ses trois petits enfants, les poussa 
dans la direction de la maison du procureur. 
A la première rue transversale, s'était dressée 
une barricade derrière laquelle les francs- 
tireurs répondaient avec rage aux coups en- 
nemis. Il fallut passer à travers les sifflements 
des balles et les cris de ces soldats devenus 
des fauves, redoublant de férocité devant une 
femme éperdue, courant avec ses enfants à 
une mort certaine. Ces hommes blasphé- 
maient pour demander où on allait. Pierre 
seul gardait la force de parler et de répondre : 
« A la maison du procureur. » Sa mère priait, 
ses petites sœurs avaient confiance dans leur 
aîné. Les anges de la famille avaient de 
grandes ailes, ce jour-là, pour protéger ces 
braves jusqu'à la maison assez distante de 
l'incendie. A peine si le cousin de La Fuye 
laissa le temps de prendre un peu d'argent 
et les bijoux, il fallait s'évader à pied... on 
porterait les enfants... La petite caravane fut 
conduite à quelques lieues de la ville, dans une 
ferme, rendez-vous de chasse des temps heu- 



16 piF.niiK nu ii km 

reux. Les magistrats, procureur et substitut, 
abandonnèrent à la Providence la mère et les 
enfants pour revenir à leur poste dans la ville 
incendiée. 

Le lendemain commença le triste voyage, 
à petites journées. De temps à autre, montés 
sur des voitures de foin ou de déménage- 
ment, fuyant la guerre, vers le Midi. Bor- 
deaux fut le terme. La sécurité, sinon le bien- 
être, devait garder les infortunés. 

Les mois de siège furent longe, mais le tra- 
vail continua, régulier; les études de Pierre 
ne souffrirent pas. 

Les nouvelles des assiégés n'arrivaient pas, 
les lettres envoyées à Paris par pigeons voya- 
geurs passaient-elles?... 

Arriva l'armistice : 20 février 1871. lYy 
tenant plus, aussitôt les portes ouvertes, la 
famille rentra, si pressée de compter les deuils 
et le» tristesses, d'entendre des grands-parents 
les récits poignants de ce siège. 



Avec mars s'ouvrit la seconde phase de 
départs et de craintes : la Commune. Pierre 



l'enfance 



17 



qui, cette fois, restait en plein Paris, allait 
tout entendre et tout voir. Peu d'enfantsassis- 
terent d'aussi près à la guerre civile. Son père 
se prêtait volontiers à satisfaire sa curiosité, 
malgré le danger, par des promenades sur les 
boulevards déserts, devenus la propriété de 
hordes bruyantes allant, le drapeau rouge 
déployé, faire des manifestations de la Bas- 
tille à la Madeleine, de l'archevêché à la place 
Vendôme, des résidences des Pères jésuites à 
Mazas ; portant partout avec l'insulte, le fer 
et le feu. A Notre-Dame-des- Victoires il fut 
mené constater la fureur des communards 
qui avaient habillé la Sainte Vierge en canti- 
nière ; puis, déterré les corps des religieux de 
l'ancien couvent des Petits-Pères, pour les 
profaner. 

Le 25 mars, il n'y avait plus que barricades, 
canons, foule armée dans la cité... Les femmes 
elles-mêmes, les pétroleuses avinées, tiraient 
sur les rares passants dans les rues ; des défilés 
de francs-maçons affublés de leurs insignes 
les escortaient. Ce fut le moment où la colonne 
Vendôme tomba, en ébranlant la ville. Pierre 
obtint d'être conduit, le soir de cette nouvelle 
catastrophe, sur les décombres de la place 



18 



Vendôme ; il rapporta un petit morceau de 
cette colonne, à adjoindre à sa collection de 
projectiles, ramassés dans la cour de sa 
maison : précieux souvenirs, conservés long- 
temps avec d'autres plus intimes. 

Pierre fut l'un des six intrépides qui, bra- 
vant le danger des rues, retournèrent au caté- 
chisme de Saint-Roch pour ne rien perdre des 
instructions religieuses et afin de s'assurer 
de la vie du clergé resté fidèle à son poste. Il 
reçut du cher et aimable curé (M. l'abbé Mil- 
laud), une médaille. Ce zélé pasteur fut pour- 
suivi, dès le lendemain, dans son appartement 
par d'infâmes citoyens : il ne dut son salut 
qu'à son extrême agilité, en fuyant par une 
porte détournée. Il le redira plus tard, au 
catéchisme, avec ce charme de conteur d'his- 
toires, tant aimé de ses petits auditeurs. 

Les Tuileries brûlèrent pendant des jours 
et des jours ; la Sainte-Chapelle entourée des 
flammes qui incendièrent le Palais de Justice, 
sans la toucher, parut un miracle palpable 
de la bonté visible de Dieu, en faveur de cette 
l-'rance alors si coupable... Tout fut pour 
Pierre matière à réflexions. 



19 



La guerre et la défaite, puis la guerre civile 
ne devaient pas être les seules épreuves de 
la famille Duhem. Après la Commune, peu de 
temps après avoir enterré le bon grand-père 
maternel, usé par les fatigues du siège, on di- 
sait tout bas dans la famille que le Bon Dieu 
enverrait bientôt, aux enfants, un petit 
frère : Pierre en serait le parrain, une des 
jumelles la marraine. Mais, laquelle choisir? 
On convint de ne jamais les séparer et de les 
prendre toutes deux : l'une signerait sur le 
registre et l'autre sciait en avant pour dire 
le Credo. Cet enfant aurait un parrain qui 
veillerait sur son filleul avec un soin jaloux 
et deux marraines, l'une légitime et l'autre 
de cœur. 

Avant cette naissance, ne devait-on pas 
songer pour la rentrée d'octobre 1872 à l'en- 
trée de Pierre au collège? Le professeur Arnoul 
préparait ses élèves jusqu'à la cinquième, il 
n'allait pas au delà. Quel parti prendre? 
M. Duhem voulait un lycée, afin que son fils 
pût aller au Concours général ; Mme Duhem 



20 



T'IF.BRF. nilIF.M 



cherchait avant tout une maison religieuse. 
Stanislas répondit à ces légitimes désirs : 
aux avantages universitaires, à la parfaite 
éducation. Le souhait maternel était en- 
core qu'avant de quitter Pierre, même 
comme demi-pensionnaire, il fît sa première 
communion, préparé par elle, et à Saint- 
Hoch. Mais l'âge faisait défaut : le premier 
en instruction religieuse, n'ayant pas onze ans 
à la lin de mai 1872, la dispense ne fut pas 
obtenue. Il fallait, non sans regret, livrer cette 
âme à la préparation du collège. La mère fut 
heureusement consolée et rendue confiante, 
par la première visite qu'elle fit au remar- 
quable directeur de Stanislas. 

M. l'abbé de Lagardc était ce religieux 
marianile, agrégé ès sciences, qui avait pris, 
dès le début de la guerre, la direction du col- 
lège, au moment où les obus prussiens tom- 
baient dans le quartier. Il était âgé de trente- 
sept ans à l'époque où il devint l'âme de la 
maison, faisant fonctionner toutes les classes, 
en même temps qu'il organisait les ambu- 
lances, v Que de confessions, d'abjurations, 
de baptêmes, d'actes de courage n'a-t-il 
pas déterminés ! Cinq cent soixante et onze 



21 



blessés reçurent se» bienfaits. » (R. P. Simler.) 

Tel était le prêtre auquel fut remis l'avenir 
d'un enfant si bien préparé. En cinquième, 
section verte, il allait, avec son camarade 
André Nouette-Delorme, tenir la tête de la 
classe. 

En octobre 1872, la retraite traditionnelle 
ouvrit l'année scolaire ; ce fut la première 
fois que le jeune Pierre se recueillit avec mé- 
thode. Selon l'usage, la veille de la clôture, 
on passait en étude les billets de confession, 
c'est-à-dire que chaque élève, voulant se con- 
fesser, inscrivait son nom et celui du confes- 
seur qu'il choisissait sur un bulletin qu'il 
remettait ensuite au maître d'étude. Direc- 
teur, sous-directeur, prêtres de la maison, 
Mgr de Ségur ; les élèves n'avaient que l'em- 
barras du choix. En rentrant à la maison, 
Pierre dit à sa mère : « J 'ai pris l'évêque ! » 

Eh septembre, le petit Jean Duhem était 
né. Il reçut, avec le baptême, les caresses en- 
thousiastes de son parrain et de « ses mar- 
raines » pendant deux mois et demi. 

L'affreuse maladie du croup, en cet humide 
automne, sévissait à Paris. Jean fut atteint 
et, terrassé en trois jours, s'envola vers le 



22 



PIERRE DUHEM 



Ciel. En hâte, Pierre et Marie furent envoyé» 
chez leur çrand'mcre, et les communications 
coupées avec les parents même. Antoinette 
était prise : soins, opération, tout fut inutile, 
elle suivit Jean en paradis, avec le Bon Dieu 
dans le cœur. Elle avait fait, sur son lit de 
mort, sa première communion, avant d'être 
opérée ; le 25 novembre 1872, sainte Catherine 
l'appela parmi les vierges. 

Que pensa et que fit Pierre? II s'oublia 
pour ne penser qu'aux autres. Il allait s'ap- 
pliquer de plus en plus pour consoler si pos- 
sible ses malheureux parents. 

Et sa sœur? Il se ferait pour elle le frère 
jumeau; il empêcherait cette âme, qui ne 
savait pas vivre seule, de s'envoler aussi I.à- 
Haut. A force de délicates prévenances, d'in- 
timité, par son appui et son entrain, il la ferait 
sourire. Presque autant qu'à sa mère, il lui 
confierait ses pensées. 



Cette intimité avec sa mère, qui dura jus- 
qu'à la mort de celle-ci, date de l'éveil de sa 
raison. 



Faisons pour lui ce que lui faisait pour 
toutes choses : remontons aux sources qui 
préparèrent l'éclosion d'une si belle âme. 

Entre la mère et le fils, il n'existait aucune 
barrière. Combien ils étaient unis, tout à fait 
fondus! La conscience de l'enfant, comme celle 
du jeune homme, était claire, ainsi que ses 
yeux, grands, droits, limpides ! Il laissait voir 
tout ce qu'il pensait ; il pensait tout ce qu'il 
disait à celle, qu'aimant, il ne redoutait pas. 

Nous pouvons bien dire d'eux qu'ils com- 
muniaient en esprit, comme en vérité. La 
maman, dès le berceau, faisait prier et obéir 
son petit Pierre. Lui, dès sa première com- 
munion, conviait sa mère à communierchaque 
dimanche à ses côtés, avant d'arriver au 
collège. Il était facile de comprendre l'ascen- 
dant du directeur de conscience. Le premier 
communiant avait confié le soin de son àme 
au saint François de Sales de l'époque : 
Mgr de Ségur. Le digne prélat, à travers l'âme 
de son dirigé, façonnait, éclairait l'âme de la 
mère, lui donnant plus d'élan, faisant rayonner 
sa foi dans sa tâche d'éducatrice. 

A deux, ils travaillaient la charité, la per- 
fection. Dieu répondit à ses efforts, en gar- 



24 



PIERHK DUHIiM 



dant intacte la blancheur de cette âme d'élite, 
en lui donnant le courage de poursuivre sans 
défaillance une route de labeur et d'embus- 
cades. 

A onze ans, notre collégien était fougueux, 
intransigeant, emporté par nature. Que de 
victoires se lisaient sur ce front de douze, 
quatorze ou quinze ans, alors que souvent, à 
table, Pierre répondait avec respect à un 
blâme de son père. Sa mère lui avait con- 
seillé, le dimanche surtout, de montrer que 
Notre-Seigneur n'entre pas dans une âme 
sans lui accorder la grâce de la possession de 
soi. Il commençait l'apostolat qu'il prati- 
quera toute sa vie, la règle de sa conduite : 
la prédication par l'exemple. 

Quant au pardon et à l'oubli des plus dou- 
loureuses injustices, des plus fausses accusa- 
tions, ses plus proches parents et amis savent 
qu'en cet art il était passé maître plus encore 
qu'en physique ! Ne savait-il pas la pratique 
intégrale des grandes leçons de l'Évangile? 
Citons-en des exemples : 

Ce cerveau si fécond, dès ses dernières 
classes à Stanislas, trouvait, lors de ses pre- 
mières découvertes, à la veille de la publicu- 



25 



tion, certain professeur jaloux (dont, sans 
doute, une mère délicate et chrétienne n'avait 
pas formé la conscience), assez faible pour 
profiter, à la faveur du jeune âge d'un précoce 
savant, de s'approprier ses découvertes. Cette 
apparition du monde perfide fut un effondre- 
ment pour le con fiant collégien. La tâche d'une 
mère avait besoin de grandir avec les éton- 
nements de son élève ; il fallait « à deux » 
(le cœur de la mère ne souffrait-il pas le pre- 
mier !) monter haut dans la région du pardon 
et de la patience. 

L'épanouissement couronnait ces actes 
héroïques. N'était-il pas partout le boute-en- 
train, l'âme de la famille, l'entraîneur des 
bonnes volontés vers les plaisirs spirituels et 
charmants. 

C'est le cas de s'élever contre ceux qui 
l'ont peu connu et le comprenaient mal. Ils 
feraient de notre charmant Français, à la 
bonhomie fine et si prime-sautière, un ombra- 
geux, un maladif. Quel crime ! Tout au con- 
traire, il sera la vie et l'expansion, en dépit 
des obstacles qui lui seront tendus. Il les fran- 
chira pour a supporter noblement les menées 
de la tyrannie scientifique lui interdisant les 



26 



PIF.RRI- D U II KM 



chaires de la Sorbonne, comme du Collège de 
France, parce que, loyalement, il avait dû 
dénoncer les plagiats de la science. » Il fut 
excommunié par les potentats de la science 
o/ficielle ; il était encore à l'École normale 
quand l'un d'eux prononça en ces termes son 
arrêt : « Ce jeune homme n'arrivera jamais 
à Paris... » Vingt ans encore et il ne s'éton- 
nera plus des pauvres en découvertes, faibles 
jusqu'à l'envie et jusqu'au vol. Du haut de 
sa grandeur scientifique et morale, il en sou- 
rira ; et nous l'entendrons dire un jour, à sa 
mère, devant une des nombreuses publica- 
tions faites avec ses travaux sans citer son 
nom : « Je ne les compte plus ! Je passerais 
mon temps à réclamer à l'Académie mon 
droit de priorité. Qu'ils me pillent tant qu'ils 
voudront, si cela leur fait plaisir, j'ai sullisam- 
ment d'idées pour tous, la physique n'y 
perdra rien ! » 

De 1875 à 1882 Pierre fit à Saint-Martin- 
du-Tertre, dans la Seine-et-Oise, d'excellents 
séjours, intercalés avec les vacances au bord 
de la mer. Que de jolis souvenirs, dans cette 



l'enfance 



27 



propriété, « le paradis de quatre générations », 
rendue si hospitalière par ces deux excellents 
vieillards qu'étaient grand-papa et grand'- 
maman Labrouste (1) ! Unis comme à vingt 
ans, nous les revoyons dans la grande allée 
de tilleuls où ils se promenaient chaque soir, 
ou bien suivant les petites allées, délicieuse- 
ment dessinées par l'artiste qu'était grand- 
papa. C'étaient les grands-parents rêvés, sou- 
riant à la nombreuse jeunesse qu'ils invitaient 
à tour de rôle en août et septembre, pour faire 
plaisir à leurs petits-enfants. Petits-enfants, 
petits-neveux, petits-cousins : les Blanchart, 
les Labrouste, les Bonneau, les Pavet de 
Couteille, les Duhem, tous faisaient du 
bruit!... Mais les nerfs n'étaient pas passés 
maîtres alors et n'interdisaient pas aux octo- 
génaires de contempler l'exubérance de la 
vie. 

Pierre n'était pas le dernier, bien entendu, 
à semer la joie ! Dès l'âge de quinze ans on 
lui confiait la bande, car il était l'aîné ; et l'on 
partait, accompagnés de loin par les parents 

(1) M. Labrouste, architecte, premier prix de Home, 
qui a construit n Pari». Mme Labrouste était une cou- 
sine de la famille Duhem. 



28 



PIERRE DI.'HKM 



ou grands-parents, dans la jolie for£t de 
Carnel, déserte en ce temps, peuplée seule, 
ment de lapins et de quelques sangliers. H 
fallait explorer et découvrir chaque jour du 
nouveau à extraire, à déterrer : minerai de 
fer, mousses rares, grenouilles et salamandres 
enfin ! Surtout les champignons, devenus cé- 
lèbres dans la famille, savamment étudiés et 
peints à l'aquarelle avec la dernière de* 
finesses. 

Quant aux jeux, on en créait de très variés. 
Quand il germait dans le cerveau de Pierre 
une idée d'éducation, cela n'était pas toujours 
pour la joie des petits tremblants, mais on 
obéissait ; on ne lui résistait pas. « Nous 
allons, annonçait-il, certains soirs bien obs- 
curs, faire l'un après l'autre le tour du jar- 
din (un hectare entouré de haies !) Quand on 
sera au bout, on déposera l'objet que je don- 
nerai, afin que j'aille vérifier si personne n'a 
triché. » Pour n'être appelé ni poltron, ni « la 
lune », on partait vite, armé de courage en 
vue de la rencontre des crapauds apeurés, et 
l'on revenait, plus vite encore, recevoir la 
récompense : les applaudissements enthou- 
siastes du « maître », car il ne pensait pas tou- 



29 



jours être si bien obéi ; il était content. 

Lee jours de pluie les garçons montaient 
dans la pièce des arts ; on pouvait y admirer 
lesaquarellcs d'Italie peintes par grand-papa. 
On lui demandait, à ce complaisant grand- 
père (qui avait conservé une main si légère 
et un œil si parfait qu'à quatre-vingts ans il 
peignait des images de première communion 
d'une extrême finesse pour ses petits-enfants), 
les procédés de ses ciels incomparables, d'une 
transparence lumineuse. Lesélèvesprofitaient 
des bonnes leçons, tout comme des récits de 
voyages de la jeunesse de l'octogénaire. Des 
souvenirs typiques, des péripéties palpitantes 
arrivées à l'élève de l'École de Rome au début 
du siècle, faisaient quelque peu dresser les 
oreilles. C'était l'époque où les routes de la 
campagne romaine étaient encore traversées 
par des bisons... moins à craindre sans doute 
que les brigands détrousseurs de voyageurs 
et de diligences. La pluie passait plus vite 
que l'intérêt porté par les petits auditeurs à 
ces récits vécus. 

Les parents de Pierre finirent par louer, 
sur l'autre versant de la forêt de Carnel, à 
Fresles, une maison pour les vacances ; ce qui 



30 



piEnnn nniFM 



donnait lieu à des rendez-vous, à peu prè 8 
journaliers, entre les habitants de Preslcs et 
ceux de Saint-Martin. Et la collection de 
champignons s'accroissait encore. 

Aucune histoire naturelle n'était assez com- 
plète, il fallait y remédier, faire des expériences 
« sans danger ». On savait que la magnifique 
fausse oronge, l'agaric-émétique étaient, ainsi 
que le bolet pernicieux, de, violents poisons. 
Pierre en transportait chez un excellent ami, 
M. E. Hardy, chimiste de l'Môtcl-Dieu, pour 
être inoculés aux grenouilles ; quelques par- 
celles de fausse oronge les faisaient tomber 
mortes. Mais, entre ces vénéneux bien connus 
et ces excellents cèpes et chanterelles comes- 
tibles, quantité de petits, très séduisants, 
n'étaient pas relatés dans les manuels. 
« Essayons-les, fut-il décidé, dans une pro- 
menade, entre Pierre et sa sœur, les parents 
trouveront ces améthystes excellents. » On 
passa à la cuisine en mettre dans la casserole 
de la cuisinière, qui avait foi en ses jeunes 
maîtres. Ils furent mangés et trouvés exquis !.. 
Lumière pour le naturaliste ! 

A la même époque, des paysages de la 
forêt dessinés à la plume, des aquarelles de 



31 



fermes curieuses ou de routes pittoresques 
préparaient les futures études. 



En 1874, les médecins recommandèrent 
l'air de la mer. Après la distribution des prix 
de Stanislas, Pierre, couvert de lauriers, méri- 
tait bien une récompense : ce fut celle de 
voir pour la première fois l'Océan. Devant 
cette idéale côte du Morbihan, notre collégien 
se passionna. Il n'avait fait qu'entrevoir 
l'étude des champignons en 1874 (pour s'y 
remettre quatre ans plus tard), quand il 
commença, dans les rochers bretons, de « trop 
longues stations dans l'eau » pour approvi- 
sionner les aquariums et les herbiers d'algues 
marines qu'il rapportait à domicile, en partie, 
à Paris !... L'air salin, dans les chambres pari- 
siennes, ne serait-il pas très salubre? Tous 
les hivers suivants, les mercredis (jour de 
congé de Stanislas), on prenait la route du 
Muséum, pour comparer les recherches avec 
les noms scientifiques ; puis venait le classe- 
ment de tous ces coquillages, qui avaient bien 
quelque peu endommagé le fond des malles ; 



32 



pii-urf. ni hem 



mais... tout profitait et souffrait pour | e( 
sciences ! Ce qui profita moine à la santé 
ce fut l'eau de mer, dans ces recherches trop 
prolongées. La quatrième année de saison à 
Saint-Gildas amena au pauvre Pierre une 
crise violente de rhumatismes articulaires, 
rhumatismes qui se portèrent ensuite à l'es- 
tomac. Pendant plusieurs années les parent» 
évitèrent la tentation des recherches danB 
l'Océan, et l'on revint vers la forêt de Carnel. 

Bretagne et Bretons ne furent pas, pour 
cela, discrédités. Les idées, comme les mœurs, 
de cette population de Basse-Bretagne, aride 
autant que ses roches, défrayaient les conver- 
sations d'hiver ; car nos Parisiens avaient fini 
par pénétrer dans ces foyers de pêcheurs, de 
veuves surtout, qui pardonnaient d'être cita- 
dins, quand on avait l'amour de l'Océan et... 
la Foi ! 

Pierre se faisait apprendre dans ces misé- 
rables demeures, dans l'unique pièce aux lits 
clos, entre la vache et le porc, les cantiques 
bretons et les histoires fantastiques de corri- 
gans et de feux follets, dansant en rond 
dans les landes : témoins ces champignons 
qui restaient semée où ils avaient passé ! Et 



33 



dire que Pierre cueillait ce» champignons 
excellents, ces mousserons parfumés !... Mais 
il ne le disait pas aux conteuses qu'il respec- 
tait. Une seule fois son doute transperça, et 
il faillit perdre l'estime de ses humbles amis : 
c'était après une excursion aux menhirs de 
Carnac. Ce cadre, bien propice aux légendes, 
avait été l'occasion de questionner les Mor- 
bihannais. Ces braves gens livrèrent leur 
secret des nuits lugubres d'automne, où les 
tempêtes mugissantes ramènent chaque année 
les plaintes des morts que la mer ne rend pas. 
Et tout bas, dans la crainte de châtiments 
ou d'apparitions, on redit : « Surtout, fermez 
bien vos maisons, ne sortez pas, car c'est la 
nuit du 2 novembre, tous les menhirs du 
Camp de César vont aller en procession boire 
à la mer. » Pierre, stupéfait d'une telle 
croyance, ouvrit la bouche pour dire : « Vous 
les avez vus?... » C'était trop : voir, ce n'était 
plus avoir la foi ! Il comprit, ne redemanda 
rien pour rester leur ami. Ces Bretons pri- 
mitifs et leurs récits l'intéressaient de plus 
en plus. 



3 



CHAPITRE II 



LE COLLÉGIEN ET LE NORMALIEN 

Stanislas.— Souvenirs «lu doclcur Kccamicr. — L'École 
normale. — l r in de* souvenirs du doclcur Récamier. 
— Prcmierg obstacles. 

Le récit de Marie Duhein s'interrompt au 
début de ces années d'adolescence et ne fran- 
chit pas le seuil du collège Stanislas où elle 
nous a raconté l'entrée de son frère en 1872. 
Les études de celui-ci devaient y être d'em- 
blée fort brillantes et il garda de sa vie de 
collégien le meilleur souvenir. Ce fut le mo- 
ment où son esprit se forma, où son intelli- 
gence prit conscience d'elle-même, non seu- 
lement en remportant les premiers prix, en 
ayant des succès enviés au Concours général, 
mais en voyant naître le germe, et en mûris- 
sant ce qu'il pourra nommer « sa vocation ». 
Dès ces années de première jeunesse, son 
esprit n'était pas seul à laisser prévoir ce que, 



LE COI.l.KCIF.N FT LE NORMALIEN -15 

plus tard, serait l'homme ; on devinait encore, 
en ce collégien rieur, une rare grandeur d'âme, 
farouchement indépendante, courageuse et 
droite. Cette noblesse de caractère devait lui 
gagner l'affection de nombreux camarades, 
et au milieu d'eux tous, de son premier et 
meilleur ami, du docteur Joseph Récamier; 
cette amitié fraternelle qui devait durer au- 
tant que leur vie datait de cette lointaine 
année 1872. 

Nous avions demandé naguère au docteur 
Récamier les souvenirs de ce temps du col- 
lège. Peu de mois avant sa mort, il nous écri- 
vait : 



Dès l'enfance, j'ai connu à Pierre Duhem 
cette indépendance de caractère qu'il a con- 
servée toute sa vie. Au collège, aucune con- 
sidération ne pouvait l'empêcher de dire ce 
qu'il pensait, fût-ce pour contredire des cama- 
rades bien plus forts physiquement que lui et 
dont il connaissait la brutalité. 

Notre affection fraternelle a commencé par 
quelques batailles, où je me suis mis de son 
côté pour le défendre contre des enfants plus 



36 



imkriu: nr h km 



vigoureux que lui, qui, moine intelligents, 
répondaient à ses arguments ou à ses plaisan- 
teries par des coups. 

Dès le collège aussi, il avait cette régularité 
dans le travail qui le rendait toujours prêt 
sans qu'il semblât jamais se presser. Pour les 
compositions, où la mémoire jouait un rôle, 
comme l'histoire ou la géographie, il n'avait 
aucun besoin de donner le coup de collier 
que nous croyions tous nécessaire les jours 
précédents. Inutile pour lui de repasser une 
composition au dernier moment : tout était 
déjà classé dans son esprit. 

Déjà aussi il avait cette écriture nette, sans 
ratures, qu'il a gardée toute sa vie. Ses cartes 
géographiques ctaientdes œuvres d'art comme 
ses dessins. Il avait cette habitude, qu'il a 
conservée toute sa vie, de ne rien apprendre 
superficiellement. Duhem poussait à fond 
l'étude de tout ce qu'il entreprenait. Dès la 
troisième, il connaissait les champignons, les 
dessinait, les peignait avec une grande exac- 
titude. De même pour les coquillages, dont 
j'avais une collection, qu'il voulut classer et 
dessiner. 

Cette application à l'étude ne lui donnait 



pas du tout un sérieux au-dessus de son 
âge. Pierre Duhcm, dans sa jeunesse, était 
très gai. Personne ne comprenait mieux 
que lui une plaisanterie. Il avait un sens 
immédiat du comique, auquel il ne pouvait 
pas résister et qu'il exprimait par de nom- 
breuses caricatures, même de ses profes- 
seurs. 

Il était certainement pieux, respectueux 
des choses religieuses ; mais pas du tout un 
dévot ou un prêcheur. Ce n'est que peu à 
peu, plus tard, que je me suis rendu compte 
delaprofondeurdcses convictions raisonnées, 
de sa foi complète. Au collège il se bornait à 
prêcher d'exemple. 

Déjà il avait une énergie au-dessus de son 
âge. Je l'ai vu bien souvent, pendant ses 
crises d'estomac, ne pouvant se nourrir que 
de lait, continuer à venir au collège et tra- 
vailler comme en pleine santé, sans une 
plainte. Il ne s'arrêtait qu'à bout de forces. 
Il était d'ailleurs plus résistant qu'il ne sem- 
blait au premier abord en voyant sa struc- 
ture un peu frêle, car dans les promenades 
que nous faisions ensemble le dimanche 
nous avons été parfois, à pied, jusqu'à Ver- 



;{JS pu. mu: ni- m- m 

sailles, aller et retour, dans la journée ; et | e 
soir il ne paraissait pas fatigué. 

Parfois nous étions trempés. Il ne semblait 
pas en souiïrir ; je ne l'ai jamais vu enrhumé, 
je crois. Je me souviens d'un jour de grande 
pluie, où la rue de Rennes était transformée 
en torrent, au moment de la sortie du collège. 
Pierre Duhcm ne voulut pas attendre la fin 
de l'orage, il sortit avec moi, pataugea dans 
l'eau qui passait au-dessus de ses souliers, avec 
un plaisir de gamin ! 

C'était là l'originalité de son esprit : une 
grande jeunesse de caractère, une gaieté natu- 
relle qui en faisait le compagnon de plaisir 
le plus amusant, et avec cela une aptitude 
au travail, un sérieux qui lui faisait pousser 
jusqu'à la connaissance complète tout ce 
qu'il entreprenait d'étudier. 

Il sentait sûrement sa supériorité intellec- 
tuelle. Il était impossible qu'il en fût autre- 
ment, et cependant à moi qui ai vécu si inti- 
mement avec lui, pendant notre jeunesse, et 
qui lui étais si inférieur, il n'a jamais dit un 
mot qui pût me blesser à ce point de vue. 

Cela était encore bien plus remarquable 
dans sa famille. Collégien ou étudiant, il était 



vis-à-vis de ses parents le fils le plus respec- 
tueux, le plus déférent que j'aie jamais vu. 
Son père était, je crois, représentant pour 
des fabriques de tissus ; c'était un homme 
simple et bon, dont la carrière a été modeste. 
Il vivait dans un petit appartement de la rue 
des Jeûneurs où j'ai été bien souvent, où j'ai 
assisté à sa mort. Pierre Duhcm, au milieu 
des siens, près de sa jeune sœur, était la mo- 
destie même, et je m'étonnais parfois que 
son père ne montrât pas plus d'orgueil de ce 
fils que ses professeurs déclaraient déjà hors 
de pair. 

Avec Pierre Du lie m et le docteur Récamicr, 
il faut nommer M. Guy de Sainte-Gertrude : 
c'était un trio d'amis inséparables. Plus tard 
Pierre Dùhem se lia avec Jean de Guébriant, 
qui fut Mgr de Guébriant et mourut supé- 
rieur des Missions étrangères ; il conservait 
pour celui qu'il avait vu partir jeune et ardent 
missionnaire pour la Chine, avec la pensée 
d'un martyre probable, un tendre respect. Il 
devait encore, pendant les dernières années 
de Stanislas, nouer de solides amitiés, au 



40 



PIEBRF DUHEM 



premier rang desquelles nous nommeroni 
MM. Charles Biochc, Léon Vivet, Jean et 
Lionel de la Laurencie. La diversité des car- 
rières ou des résidences ne devait porter nulle 
atteinte à la fidélité de ces amis ; si rares que 
fussent par la suite leurs rencontres, ils se 
retrouvaient comme s'ils s'étaient quittés la 
veille. 

Quand Pierre Duhcm fut bachelier se posa 
la question du choix d'une carrière. Chacun 
dans son entourage avait ses préférences et 
essayait de l'y attirer : son père le voyait déjà 
reçu à l'École polytechnique ; c'eût été alors 
sa fortune assurée, car, d'avance, une belle 
situation dans l'industrie privée lui était 
offerte. Mais c'était bien là le moindre souci 
de notre collégien ! Un moment on put le 
croire attiré vers les études historiques sous 
l'impulsion de l'enseignement remarquable 
de son maître Cons ; il y était encouragé par 
le directeur de Stanislas, l'abbé de Lagarde, 
qui lui conseillait d'entrer à l'École normale, 
section des Lettres ; sa mère aussi le poussait 
dans cette voie : elle craignait que l'étude 
des sciences ne fît perdre la foi à son fils. A 
tous ces assauts, le collégien opposait la plus 



I.F. COI.I.KGIF.N ET I.K NORMALIKN 



calme, mais la plus inflexible résistance. Si 
l'élève de Cons devait au cours de sa vie mon- 
trer ses dons d'historien, ce ne serait que dans 
la mesure où l'histoire pourrait aider à com- 
prendre la filiation de « ces théories de la 
physique que .lulesMoutier— un autre maître 
éminent de Stanislas — devait, nous dira- 
t-il, lui faire aimer »... Contre tous les avis, 
il entra donc à Normale, section des Sciences, 
et y fut classé le premier. Le soir de son 
admission, le 2 août 1882, l'un des examina- 
teurs, Cernez, écrivait au célèbre chimiste 
Jean-Baptiste Dumas : « Je suis heureux 
de vous annoncer qu'à la suite du concours 
d'admission à l'École normale supérieure, 
M. Duhem s'est trouvé le premier de la liste 
avec une supériorité marquée sur ses concur- 
rents. Ce jeune homme me paraît digne à 
tous égards de l'intérêt que vous voulez bien 
lui témoigner et j'estime qu'il fera honneur 
à l'École normale. » Et Dumas envoyait 
la lettre aux parents du nouveau normalien 
avec ces mots sur sa carte : « La lettre de 
M. Gernez fera plaisir à la famille de 
M. Duhem. » 

Pierre Duhem devait passer cinq ans à 



42 



PIERRI- ntIHEM 



l'École normale. Reçu premier à l'agrégation 
de physique à la fin de la troisième année, 
il demanda, et reçut, l'autorisation exception- 
nelle de faire une quatrième année d'études. 
L'année suivante (1886-1887), nommé agrégé 
préparateur de physique à l'École, il y pro- 
longeait encore ses études. Il s'y attardait 
ainsi, heureux d'approfondir sa science par 
ses réflexions et son travail, de confronter les 
théories de son maître Jules Moutier, apprises 
au collège, avec l'enseignement d'autres 
maîtres. Lui-même a raconté comment ce tra- 
vail personnel dans le calme de ces cinq années 
lui fit réformer sa première conception de la 
physique théorique : « Disciple de Moutier, 
c'est en partisan convaincu du mécanisme que 
nous abordâmes les études de physique qui 
se poursuivaient à l'École normale. Là nous 
eûmes à subir des influences bien différentes 
de celles que nous avions éprouvées jus- 
qu'alors ; le scepticisme goguenard de Bertin 
avait beau jeu à dauber sur les tentatives 
toujours renaissantes, toujours avortées, des 
mécanistes. Sans aller jusqu'à l'agnosticisme 
et à l'empirisme de Berlin, la plupart de nos 
professeurs partageaient sa méfiance à l'égard 



des hypothèses sur la constitution intime de 
ia matière ; passes maîtres dans le maniement 
de l'expérience, ils voyaient en elle sa source 
unique de la vérité ; s'ils acceptaient la théorie 
physique, c'était sous condition qu'elle re- 
posât tout entière sur des lois tirées de l'ob- 
servation. 

« Tandis que physiciens et chimistes nous 
vantaient à l'envi la méthode que Newton 
avait formulée à la fin du livre des Principes, 
ceux qui nous enseignaient les mathéma- 
tiques et surtout, parmi ceux-ci, M. Jules 
Tannery, s'appliquaient à développer et à 
aiguiser en nous le sens critique, à rendre 
notre raison infiniment dillicile à satisfaire 
lorsqu'elle avait à juger de la rigueur d'une 
démonstration. 

« Les tendances que l'enseignement des 
expérimentateurs avaient produites en notre 
esprit, celles que les leçons des mathémati- 
ciens y avaient déterminées concoururent à 
nous faire concevoir le type de la théorie 
physique tout autrement que nous ne l'avions 
imaginé jusque-là (i). » 

(1) La Théorie physique, son objet, sa structure, '2? édi- 
tion. Paris, Rivière, 191 4, |>. IIT-ZitS. 



44 pi h: nui: duiikm 

Le labeur intellectuel ne le rendait ni taci- 
turne, ni morose ; comme il l'avait été à Sta- 
nislas, Pierre Duhem sut être à l'École un 
aimable compagnon dont tous garderont un 
bon souvenir; et, bien que dans un milieu 
très différent de celui qui avait été le sien 
jusqu'alors, et où il sut d'ailleurs faire res- 
pecter ses croyances et ses principes, Pierre 
Duhem y gagna l'amitié et l'estime de tous 
ses camarades ; certains deviendront ses ami», 
tel Victor Delbos, dont la mort, qui devait 
de si peu précéder la sienne, lui causa un pro- 
fond chagrin. 

Le dimanche amenait à ses travaux un 
délassement, le docteur Récamier nous ap- 
prend qu'à cette époque ils se retrouvaient 
presque chaque semaine. 



Quand je fus étudiant en médecine, nous 
écrivait-il, puis interne, et que Duhem était 
à Normale, tous les dimanches nous allions 
à Argenteuil déjeuner chez la mère Fré- 
bourg, célèbre pour ses fritures de goujons, et 
naviguer à la voile. D'abord ce fut avec des 



LK COLLÉGIEN ET M- NO H M A LI FIN \b 



jeunes gens qui possédaient un assez gros 
bateau, dillicile à manœuvrer en Seine. Pierre 
Duhem devint très vite un excellent matelot 
et resta toujours un excellent camarade. 

L'un d'entre nous, Chcnoux, depuis mort 
en mer, amenait quelquefois à bord sa maî- 
tresse, une brave fillcpeu intelligente. Duhem, 
gardant toujours une certaine réserve, ne se 
posait pas du tout en puritain, vivait en bon 
accord avec tous, riant plus que personne de 
nos farces d'étudiants. 

Cependant, je crois qu'il fut plus à son aise 
lorsque mes parents me donnèrent la Kitty, 
petit yacht où nous naviguâmes tous deux 
seuls, et dont il a laissé tant de dessins. Il 
aimait ce bateau autant que moi ; il avait 
une sûreté de manœuvre remarquable, et 
n'était jamais si heureux que lorsqu'une forte 
brise éprouvait la qualité de notre voilier. Il 
avait le plus parfait mépris pour le yachtman 
amateur, en beau costume, et dès qu'il arri- 
vait à Argenteuil il se transformait en ma- 
telot, comme plus tard à Ouessant. 

Mais, même en se donnant à ce passe-temps 
favori, son esprit travaillait : je me souviens 
qui» plusieurs fois, lorsque le bateau donnait 



46 



pinnnF. mm km 



de la bande, il dit, comme se parlant à lui. 
même, qu'il serait bien intéressant de recher- 
cher les lois exactes de la résistance de l'eau 
suivant les inclinaisons de la carène, et quand 
j'achetai un vieux manuel où cette qu e8 . 
tion, assez ardue, était étudiée, il s'y plongea 
avec délices, trouvant d'ailleurs qu'au point 
de vue de la physique, les questions n'étaient 
pas toutes révolues avec une précision suffi- 
sante. 

A l'École normale, où j'ai été le voir par- 
fois, il paraissait en bons termes avec tous 
ses camarades... Il s'amusait franchement des 
plaisanteries un peu grosses de leur revue de 
fin d'année et y collaborait certainement. 
Jamais, à le voir d'esprit si libre, on n'aurail 
pu croire qu'il donnait une somme de travail 
telle que le sous-directeur, M . .) ules Tannery, 
le jugea capable de faire honneur à l'École en 
passant son doctorat à la sortie, ce qui ne 
s'était jamais vu, et ce que la jalousie de 
M. Lippmann empêcha. 

L'histoire de la publication de la thèse de 
Duhem comme travail indépendant et de 
l'obligation qu'il eut par suite de passer une 
thèse de mathématiques est connue. 



LE COLLÉGIEN ET LE NORMALIEN M 

En fait, pendant la vie de Pierre Duhem 
à l'École normale, je n'ai été mêlé qu'à un 
épisode, mais caractéristique, du devoir qu'il 
se créait de travailler à l'avancement de la 
physique théorique qu'il trouvait trop né- 
gligée en France. 

Pendant l'année qu'ilpassaàl'Écolecomme 
préparateur, déjà agrégé, je crois, j'ai visité 
avec lui le laboratoire de -M. Pasteur, alors 
rue d'Ulm. C'était le moment des premiers 
travaux sur la rage. M. Pasteur, entouré de 
biologistes, désirait un collaborateur au cou- 
rant des derniers progrès de la chimie. M . Pas- 
teur connaissait et appréciait Duhem dont il 
avait compris la valeur. Il le savait au courant 
de la microbiologie. (Depuis notre philoso- 
phie où Duhem a rédigé le cahier d'expé- 
riences sur les Infusoires, que j'ai confié à 
M. Picard, et qui a été égaré, Duhem s'était 
toujours intéressé à cette partie de l'histoire 
naturelle.) En tout cas, j'assistai à une con- 
versation où M. Pasteur insista vivement 
pour que Pierre Duhem vînt à son laboratoire 
comme chef des travaux de chimie bactério- 
logique. Pierre Duhem hésita ; je le poussai 
de toutes mes forces à accepter, et je crois 



ni niti; imiii:m 



qu'il aurait rendu à l'Institut Pasteur, p| U! 
tard, les plus grands services. Mais l'attrait 
de la physique théorique fut plus fort que»o n 
goût de l'histoire naturelle, et Duhem refuia 
après quelques jours de réflexion. 

Au moment où Pierre Duhem allait entrer 
— ou venait d'entrer — à l'École normale, 
mon père écrivit une sorte de satire en ver», 
intitulée : Au pays des gorilles, et dirigée 
contre les nouvelles lois antireligieuses de 
Jules Kerry. Duhem offrit de l'illustrer, et le 
tout fut imprimé «ous forme d'un album. Je 
conseillai à Pierre uhem de réfléchir avant 
de signer ses dessins, mais il me rit au nez, et 
les signa tous, et si dans l'album sa signature 
n'a pas été maintenue, ce fut contre son désir. 

Jamais il n'aurait voulu paraître cacher eei 
sentiments religieux. 

D'autre part, pendant qu'il était à l'École 
normale, j'ai rapporté d'Amérique un petit 
crocodile, ou plutôt un caïman du Mùsissipi. 
Duhem me dit que le nom donné à Normale 
aux surveillants était caïmans et me demanda 
mon petit crocodile pour l'élever à l'École 
comme une mascotte. Il était enchunté de 
sa plaisanterie et le petit caïman a vécu 



i.h collégien et i.k normalien 'K' 

quelques mois à l'Iîcolc normale, dans un 
bac du laboratoire de chimie. Mais pour lui 
tenir chaud pendant l'hiver, on le mit sur un 
calorifère où l'eau devint trop chaude, ce 
qui mit fin à sa vie. 

Pierre Duhcm avait une telle liberté d'es- 
prit pendant qu'il était à l'École que je ne 
crois pas qu'il ait souiïert de l'amoralité de 
ses camarades. Il avait une telle situation 
par sa valeur scientifique, que je crois qu'il 
était parfaitement respecte, et de taille d'ail- 
leurs à se faire respecter au besoin. 

Puissance de travail, organisation admi- 
rable d'un esprit qui classait les connaissances 
et ne les oubliait jamais ensuite ; pondération 
dans tous les actes de la vie, qui lui permet- 
tait de s'amuser aussi franchement qu'il tra- 
vaillait ensuite sérieusement ; habitude de ne 
jamais entreprendre un travail, sans le pousser 
aussi loin que possible ; telles sont les qualités 
que Pierre Duhem a eues dès l'enfance. 

11 les avait déjà, lorsque je l'ai connu, en 
quatrième, je crois, à Stanislas ; et avec cela 
un courage qui ne tenait aucun compte de la 
force de l'adversaire, et une énergie qui lui 
permettait de travailler malgré des souf- 



50 



pircnnr. DUHEM 



frances d'estomac déprimantes. Il faut ajouter 
la plus grande simplicité dans ses manières, 
et une gaieté naturelle qui en faisait le plm 
agréable des camarades, pour ceux qu'il avait 
une fois admis dans son intimité. 



.\ous venons de voir que le docteur Hcca- 
mier a fait allusion aux dillicultés dont il fui 
alors le confident, et que souleva le premier 
ouvrage de son ami : le Potentiel thermody- 
namique et ses applications à la mécanique chi- 
mique et à l'étude des phénomènes électriques. 
Ce mémoire remarquable qui annonçait 
l'œuvre future de Pierre Duhcm, qu'il avait 
présenté comme thèse de physique alors qu'il 
n'était pas encore agrégé, ce qui ne s'était 
jamais vu à l'École, et qui fut refusé par le 
jury présidé par Lippmann, par la jalousie 
de celui-ci et parce que cette thèse heurtait 
les idées d'un Berthelot et ruinait certaines 
théories de sa Termochimie, ce mémoire appre- 
nait au normalien imprudent qu'il y avait 
une science officielle et qu'il n'était pas permis 
de contredire les gens puissants qui l'cnsei- 



LE COLLÉGIEN ET LE NO H MALIEN 51 

priaient. Nous reviendrons sur le» consé- 
quences que devait avoir sur sa carrière cette 
thèse refusée, parce que celui qui la présen- 
tait voulait garder l'indépendance de dire ce 
qu'il croyait être la vérité ; ces conséquences 
devaient même s'étendre à la façon d'ensei- 
gner la physique en France. Pour le moment, 
nous ne considérerons qu'une seule chose : le 
courage de ce jeune normalien de vingt- 
quatre ans et sa passion de la vérité ; pour 
elle, il est prêt à tout risquer, même l'inimitié, 
même l'hostilité d'un personnage tout-puis- 
sant dans l'Université et dans l'fttat. Admi- 
rons aussi, à côté de son courage, cette mer- 
veilleuse persévérance qui l'a aidé à mener 
à bien, contre vents et marées, l'œuvre scien- 
tifique qu'il avait conçue. Quel autre, entre- 
voyant les dangers du chemin où il s'était 
engagé, ne se serait alors dirigé vers la nou- 
velle voie qu'on lui ouvrait toute grande et 
n'eût accepté l'offre de Pasteur? Les re- 
cherches du grand biologiste le passionnaient ; 
il se trouvait à l'École au moment des débuts 
de la vaccination anti-rabique, il avait suivi 
tous les débats auxquels elle avait donné 
lieu ; il était toujours bien accueilli au labo- 



52 



PIF.RRF Dr H F M 



ratoire de Pasteur, où il comptait un ami, | e 
docteur Houx, qu'il connaissait dès avant 
non entrée à l'École. Mai* l'intérêt de décou- 
verte* dan» un domaine vierge encore ne 
pouvait le détourner de In physique théo- 
rique et du but qu'il te fixait alor* : étudier 
chacune de* branches de la physique selon 
les principes de la thermodynamique, et 
« donner un cours entier de physique qui, 
toujours et partout, s'accordât avec sa doc- 
trine ». C'est ce cours qu'il allait être appelé à 
enseigner. 



CHAPITRE III 



LILLE 

Sn nomination à la Faculté de» Science». — Souvenir» 
de M. André Clicvrillon, de l'Académie française. — 
Ses débuta dan» renseignement ; se» élèves ; souvenir» 
de M. Lucien Murchis, professeur à la Sorbonne. 
— Son mariage : dernières page» de Marie Duhem. — 
[,e dépari de Lille. 

Le 13 octobre 1887, Pierre Duhem est 
nommé maître de conférences à la Faculté 
des Sciences de Lille. Il inaugurait à la fois 
son enseignement et sa vie en province. Cette 
nomination devait surprendre ceux de ses 
maîtres quiappréciaient sa valeur et jugeaient 
que ses débuts lui méritaient de faire tout 
son avenir sur place, à Paris. Autrement en 
avaient décide Marcelin lierthelot et Lipp- 
mann quand ils avaient déclaré : a Ce jeune 
homme n enseignera jamais à Paris. » Leur 
verdict fut sans appel. Mais alors, personne 
n'y croyait, on pensait qu'après quelques 



54 



années passées dans une Faculté de province 
on ne pourrait faire autrement que de rap. 
peler un Duhem à Paris. Lui se faisait 
croyons-nous, moins d'illusion ; et nous avons 
trouvé un écho de cette amertume dans sa 
correspondance avec ses parents. Sa mère 
lui écrit en ciïet : « Ta dernière lettre ne nous 
a pas fait plaisir, elle respire la tristesse..., je 
conviens que ta carrière n'a pas marché 
comme tu étais en droit de le penser, mais 
tout n'est pas dit : à vingt-cinq ans on a 
encore un long avenir devant soi, et tes en- 
nemis sont mortels ; l'essentiel serait d'éviter 
avec grand soin de s'en faire de nouveaux...» 

Cependant, à son arrivée à Lille, le nou- 
veau venu devait trouver deux grands dé- 
dommagements : d'un côté, dès ses première 
cours, l'auditoire le plus compréhensif, le 
plus vivant, qu'un professeur pouvait 
souhaiter ; d'un autre côté les meilleures rela- 
tions, les plus fidèles amitiés dans un milieu 
d'élite. 

Les Facultés catholiques étaient créées 
depuis peu ; la crainte d'une concurrence 
avait amené l'État, pour redonner du lustre 
à l'enseignement olliciel, à nommer dans ses 



i.ii.i.i: 



55 



propres Facultés de jeune» professeurs tous 
remarquables dans leurs spécialités. Au sein 
de ce groupe, Pierre Duhem devait, non seu- 
lement retrouver tout le charme des conver- 
sations et de la vie intellectuelle qu'il avait 
pratiquée durant cinq années à l'ftcole nor- 
male, mais encore y rencontrer de fidèles 
amitiés qui, comme celles de Stanislas, résis- 
teront au temps ou à la séparation. L'un des 
meilleurs de ses amis fut M. André Che- 
vrillon, et quand, après les courtes années 
de Lille, ils suivirent chacun un chemin dif- 
férent qui ne les réunit que rarement, ils 
restèrent toujours en éveil l'un et l'autre, sur- 
leurs travaux, leurs joies ou leurs peines. 
Aussi, quand M. Chevrillon, répondant si 
aimablement à notre demande, a bien voulu 
retracer pour nous les souvenirs de ce temps 
dont il fut le témoin, en l'écoutant, il nous a 
semblé réentendre la voix de celui dont nous 
retraçons l'existence. 

Pierre Duhem était déjà à Lille quand j'y 
suis arrivé comme maître de conférences à 
la Faculté des Lettres en février 1889. Je fus 



tout de suite invité à un dîner où de jeun« 
professeurs se rencontraient tous les jour», 
et c'est là que je le vin pour la première foii. 

Il était mince, droit, le teint coloré; il 
portait une longue barbe noire ; il avait le 
regard chaud, la voix décidée, vigoureuse; 
tout en lui donnait l'impreitsiou d'une vita- 
lité, d'une énergie intactes et magnifiques. H 
souffrait alors parfois de crampes d'estomac, 
mais en somme, sa constitution physique 
était si belle, qu'au plus fort de l'hiver, serré 
dans un étroit veston, il sortait de jour et de 
nuit uns pardessus. Il était là parmi ses 
amis, — tous les jeunes professeurs de l'Uni- 
versité ne l'étaient pas. C'était un groupe, 
les meilleurs, tous fort distingués déjà dans 
leurs spécialités, aussi remarquables par leur 
valeur morale que par leur mérite intellec- 
tuel, et menés par les seules idées du devoir 
professionnel, de l'honneur et de la vérité. 
\jc» prudents, les politiques, ceux qui cal- 
culent et songent avant tout à leurs intérêts, 
à leur avenir, ne faisaient point pnrtie de ce 
groupe. Les littéraires et les scientifiques 
étaient d'anciens normaliens, le mot ancien 
u'est pas tout à fait juste, car la plupart ve- 



I.II.I.F. 



57 



naiont de sortir de l'ftcole. Il y avait Painlevé, 
aussi riche en énergie vitale que Pierre 
Duhem, mais bien moins concentré, et mon- 
dain, volatile, si j'ose dire, merveilleusement 
doué, poète en ce temps-là, aussi passionné 
de littérature et de philosophie que de sa 
science, dont il parlait — tel était le don qu'il 
y apportait — comme d'une chose facile. Il 
avait pourtant développé d'une façon aussi 
neuve qu'inattendue et féconde toute une 
branche de hautes mathématiques, et tous 
ses confrères étrangers aussi bien que français 
connaissaient sa jeune œuvre. Il trouvait ses 
idées le matin en se brossant les dents — le 
miracle de l'intuition décrit par Henri Poin- 
caré — et semblait n'y plus penser dans la 
journée, les rédigeant la nuit au retour de ses 
dîners en ville. Je vous donne ces détails 
parce que le Painlevé de ce temps-là est 
inséparable dans ma mémoire du souvenir 
de votre père. Us se voyaient tous les jours ; 
c'étaient entre eux d'amicales et continuelles 
discussions sur les principes des mathéma- 
tiques et de la physique mathématique. Sur 
le fond des doctrines, ils étaient à l'opposé 
l'un de l'autre. Painlevé rigoureusement dé- 



58 



pmnnK duhf.m 



terministe, Duhem ne croyant pas à l'absol u 
des« lois de la nature ». 

Il y avait aussi Artur, professeur à la V>. 
culte de droit - - nature chaude, aimante, Ull 
peu naïve, avec une nuance de provincia- 
lisme — catholique pratiquant comme Paul 
Fabrc et Pierre Duhem - mais la largeur 
d'esprit était telle que les différences d'opi- 
nion avec les autres jeunes maîtres du groupt 
sur la question fondamentale ne comptaient 
pour ainsi dire pas dans les relations de eti 
amis. Paul Kabre, historien spécialisé dani 
l'histoire des papes du moyen âge, et qui sor- 
tait de l'École de Home après avoir pasit 
par l'École normale, était vraiment un myi 
tique. II y avait en lui une flamme incompa- 
rable d'idéalisme, exaltée peut-être par If 
commencement de la maladie dont il eit 
mort peu d'années plus tard, et qu'annonçait 
déjà sa main toujours brûlante ; il avait unt 
figure d'apôtre, le teint consumé, la barbt 
ouverte en deux larges touffes, des yeui 
légèrement exorbités, presque visionnairei. 
rappelant ceux des statues de saints au 
porches des églises médiévales. Il avait per- 
sonnellement connu Léon XIII, et en avait 



même m u un livre dédicacé, aux armes pon- 
tificnlen. I>c celui-là, comme de Painlevé, je 
voun parle en détail» parce que c'est certai- 
nement celui qui a le plus profondément aimé 
votre père. Il y avait dans son amitié pour 
lui de la sollicitude, de la tendresse, un sen- 
timent qui s'adresse rarement à une nature 
aussi énergique, aussi virile et décidée que 
Pierre Duhciu. J'ai vécu deux ou trois ans 
avec l'abre, faisant ménage avec lui duns une 
petite villa de la banlieue de Lille que nous 
avions prise ensemble, et j'ai toujours été 
frappé de l'accent particulier qu'il mettait à 
ce qu'il me disait de votre père. Il le nommuit 
« le petit Duhem », « mon petit Duhcm » ; cela 
venait du profond du cœur. Fabre si doux, 
indulgent, idéaliste, rayonnant d'amour chré- 
tien, avait élu Pierre lJuhcm entre tous pour 
sa hauteur d'âme, son intransigeance morale, 
son absolu dans la distinction du bien et du 
mal, tout ce qu'il y avait de non pliable dans 
cette noble nature. Angellier, professeur de 
littérature anglaise, le grave et profond poète 
de la Lumière antique et du livre de sonnets 
intitulé : A V Amie perdue, ne faisait point 
partie du dîner, mais on le voyait souvent. 



60 



P1KIIHK 1)11! KM 



De même Maurice Bourguin, de la Faculté 
de droit, maigre, grand, pâle, d'apparence 
froide, anglaise, d'esprit critique, de juge, 
ment lent et solide, profondément occupé de 
questions et doctrines sociales, qui voyait 
sans passion le pour et le contre de chacune, 
et qui a écrit un grand livre, demeuré clas- 
sique, sur Karl Marx et sa doctrine. Revenu 
à Paris, il y est devenu l'un des maîtres les 
plus illustres de l'École de droit. Il était 
marié ; il avait un intérieur charmant, raf- 
finé ; il s'était beaucoup attaché à Duhem 
que nous retrouvions souvent, Fabre et moi, 
a dîner chez lui. (Kourguin est mort préma- 
turément, en plein succès de carrière.) Fabre, 
hélas ! est mort plus tôt encore — vers 1898 — 
très peu d'années après sa jeune femme, fille 
du grand historien l' ustel de Coulangcs, et 
qu'il avait épousée en 18'J3. Artur aussi dis- 
parut prématurément. 

Je prenais mes repas chez Eugène Monnet, 
chargé de cours de chimie, à l'Université ca- 
tholique de Lille, et j'y attirai Painlevé et 
iJuliem. Monnet était un homme assez 
étrange, enfermé toute la journée dans son 
laboratoire, absorbé dans ses recherches, dont 



fil 



il ne publiait rien, dont il ne parlait à personne. 
Il semblait n'avoir aucun avenir ; il n'était 
même pas licencié. Votre père eut sur sa vie 
une influence décisive. Il s'imposa à cette 
nature presque farouchement fermée, com- 
prit ce qu'elle recelait d'ardeurs refoulées, la 
pénétra et la conquit du premier coup. Monnet 
suivit ses cours à la l-'aculté des Sciences de 
l'État, et conçut pour lui une admiration et 
une allcction passionnées ; il se donna tota- 
lement à lui, en disciple qui ne connaît rien 
au-dessus de son maître. Duhem l'incita à 
préparer sa licence qu'il passa avec succès, 
puis son doctorat qu'il alla passera Bordeaux 
quand le grand physicien y fut professeur. 

Chez .Monnet nous rencontrions souvent 
des maîtres de l'Université catholique, no- 
tamment l'abbé Bourgeat qui enseignait la 
géologie, un Jurassien grand, clair, cordial, 
au fond transformiste, mais qui n'acceptait 
pas qu'on l'appelât darwinien ; l'abbé Mourot, 
professeur d'apologétique, inoins rieur, moins 
ouvert, avec qui on discutait après le dîner 
dans cette hospitalière maison, et qui réfu- 
tuit subtilement toutes les objections de Pain- 
levé, les connaissait toutes d'avance, les avait 



62 



PIERRE niHF.M 



toutes classée» dans son esprit : « Ah! c'en 
la sixième de Voltaire — ou la septième de 
Hume — disait-il en riant, que vous me 
poussez là. » Ces amicales relations entre pro- 
fesseurs de l'Université de l'État et profes- 
seurs de l'Université catholique, que les Lil- 
lois croyaient nécessairement antagonistes, 
étonnaient un peu. Un vieux maître de la 
Faculté de l'État, professeur de grec, et sur 
lequel Duhem avait, entre nous, des mots 
d'une ironie cinglante et méritée, était d'ail- 
leurs d'un anticléricalisme farouche. Un jour 
dans un cours public — sur les gnostiqueg 
grecs, je crois — il interrompit brusquement 
sa leçon pour crier : <> Mais tonne donc Jého- 
vah, tonne donc si tu existes ! » lit pendant 
une demi-minute, debout, les bras croisés, 
dans l'attitude du défi, il attendit le coup de 
foudre qui ne venait pas. Les jeunes riaient 
fort de ces vieilles barbes... 

Il y avait aussi le Père Fristot, jésuite puis- 
sant, influent, qui partait de temps en temps 
pour des missions dans les différentes pro- 
vinces, et qui nous fit en petit cercle fermé 
un cours d'instruction religieuse. A rtur repro- 
chait à ses amis libres penseurs, qui faisaient 



MLLE 



63 



partie du groupe dont je parlai» tout à l'heure, 
d'ignorer trop Icb fondements du christia- 
nisme qui, scion lui, pouvait se démontrer 
rationnellement. Duhcm, Fabrc, Artur, Pain- 
levé, Fougères, l'un des fidèles de la bande, 
le dernier arrivé à Lille, et qu'on ne voyait 
jamais sans Painlevé (il professait l'archéo- 
logie grecque et venait de l'ftcole d'Athènes, 
précédé de la réputation que lui avaient faite 
ses fouilles de Mantinéa), Hourguin et moi- 
même suivîmes ce cours. L'attitude des non- 
croyants fut toujours profondément respec- 
tueuse, mais il apparut bientôt aux « talas », 
(c'est le mot d'argot d'école par lequel les 
normaliens désignaient ceux d'entre eux qui 
étaient catholiques pratiquants : étymologie 
probable : il va-l-a la messe) il leur apparut, 
dis-je, ainsi qu'au Père Fristot, que cette ten- 
tative ne pouvait aboutir. Les jeunes hommes 
auxquels elle s'adressait sortaient d'un milieu 
traditionnellement libre penseur ; ils n'avaient 
pas reçu dans l'enfance ce fonds d'idées, de 
croyances religieuses appuyées sur les pra- 
tiques, qui peut souduin, quand on les croit 
perdues, remonter à la conscience ; en plein 
élan de jeunesse, uucun d'eux n'avait passé 



PI! H !U: UT II KM 



par ce» crises de sensibilité, d'incertitude 
d'angoisse d'où peut naître tout d'un coup 
une conversion. Painlevc posait au l'ère de» 
questions, des objections tout à fait extraor- 
dinaires par exemple, puisqu'il n'y avait 
sur et dans la terre qu'une quantité limitée 
de phosphate de chaux, et que ce phosphate 
servait aux générations successives des vi- 
vants (ce corps chimique faisant le principal 
de tout squelette), comment les humains de 
tous les siècles, dont les os avaient été formel 
d'une matière qui avait déjà fait partie de» 
corps de leurs prédécesseurs, pourraient-il» 
retrouver identiquement les leurs à la résur- 
rection simultanée de tous les morts? Le Père 
répondait en parlant d'énormes gisement» 
d'os de baleines que l'on venait de découvrir, 
et qui pourraient entrer dans la composition 
des corps ressuscités, ce qui n'était pas ré- 
pondre à la question d'identité. Fabre, le mys- 
tique, qui fondait la religion sur le besoin de 
croyance et sur un mouvement du cœur, 
votre père, pénétré de Pascal, qui la fonde sur 
la grâce et humilie la raison humaine, Artur 
lui-iiirine et le l J ère l-'ristot virent bientôt 
que cette entreprise ne pouvait donner de 



65 



résultat, que la démonstration du dogme ne 
pouvait mordre sur des esprits qui se mou- 
vaient sur un plan trop différent. A la qua- 
trième ou cinquième séance, le Père nous dit 
qu'il partait en mission, et le cours ne fut pas 
repris. 

Parmi les amis intimes de Duhem, à cette 
époque, j'ai oublié de nommer Demartres, 
doyen de la Faculté des Sciences, professeur 
de mathématiques. J'avais quitté Lille quand 
un différend, dont je n'ai jamais bien connu 
la raison, mit en conflit ces deux anciens amis. 
Duhem demanda par la suite son change- 
ment. C'est alors qu'il fut nommé, si je me 
rappelle bien, à Rennes qu'il quitta ensuite 
pour la Faculté de Bordeaux. 

Duhem s'est marié tandis que j'étais encore 
à Lille. C'est vous dire que j'ai connu votre 
mère, si vive, simple et spirituelle, et puis 
vous-même jusque vers l'âge de deux ans. 
Votre père nous citait quelques-uns de vos 
mots d'enfant : je me rappelle celui-ci qui 
l'amusait par l'usage qu'un baby faisait d'un 
terme du langage des grandes personnes. 
Ayant rencontré un escargot dans le petit 
5 



PIERRE IIIHEM 



jardin vous aviez déclaré, en racontant cet 
événement : « Je lui ai poussé ses cornet 
absolument. » Il nous contait aussi q ue l a 
grande punition dont il menaçait sa petite 
fille quand elle n'était pas sage était de lui 
montrer l'image de Bcrthelot, lequel était sa 
bête noire, et faisait ainsi, à votre endroit, 
l'oilice de Croquemitaine. 

J'ai omis de vous dire qu'avant son ma- 
riage, il passait généralement ses vacances à 
l'île d'Uuessant. retraite bien originale à cette 
époque, et dont il aimait la solitude et la 
sauvagerie. Il en rapportait des paysages à 
l'encre de Chine — mers, falaises, rochers — 
noirs avec des réserves de blanc — des pay- 
sages de fer — disions-nous, où il nous sem- 
blait retrouver la précision et l'inflexible, 
l'invariable énergie de son caractère. Il en 
avait donné quelques-uns à Jules Tannery, 
son ancien professeur de l'École normale, qui 
en avait décoré son salon ou son cabinet de 
travail où je les ai souvent vus à mon retour 
à Paris, quaud Tannery était sous-directeur 
de l'École. Demartrcs en avait aussi, je croit 
me le rappeler, quelques-uns. 



LILLE 



67 



Duhem montrait la mesure de son carac- 
tère quand il attaquait dans ses cours et dans 
ses ouvrages Iierthelot, qui avait été mi- 
nistre de l'Instruction publique, et dont l'in- 
fluence sur l'avancement des professeurs de 
science dans la haute université était restée 
toute-puissante. Il l'accusait notamment de 
s'attribuer les travaux et découvertes de ses 
élèves et aussi, de plagiat, d'avoir emprunté 
sans le dire l'idée principale de sa thermo- 
chimie à un mémoire de je ne sais plus quel 
savant danois. Il n'était pas moins hostile 
à Lacaze-Duthier8, professeur d'histoire natu- 
relle à la Sorbonne et membre de l'Académie 
des Sciences, et il a dû écrire quelque part 
ce qu'il en pensait. A quel point il se souciait 
peu des conséquences pratiques pour ne suivre 
que son mouvement de révolte contre ce qu'il 
jugeait sottise, mensonge ou contre-vérité 
scientifique, quel dédain il avait des honneurs 
et de ceux qui lui apparaissaient comme de 
faux grands hommes olliciels, le mot suivant 
qu'il nous dit tout d'un coup, un jour de 



68 



PIERRE DTTHEM 



tempo orageux, le montre assez : « Ce temp,. 
là me porte sur les nerfs : je vais écrire ma 
lettre à Lacazc-Duthicrs !... » Je ne sais si 
cette lettre qui s'annonçait si terrible fut 
écrite (1). Mais il est certain que ses attaqua 
contre de grands pontifes de l'Université ont 
été profondément ressenties par eux, et 
qu'elles ont empêché sa carrière univerii- 

• 1 • Celle lettre fui bien «•« rite, non* eu avoim retrouvé 
la copie ; elle témoigne de l'électricité dont l'atmosphère 
lilloise était chargée en ce 13 mai 1888 : 

• Monsieur. 

• La série de petite» calomnie* el de mensonges qu'une 
nouvelle génération propage (c'eut de votre prose, cel»), 
a porte ses fruits ; le ballottage s'est transformé en dé- 
faite ; les insinuations malveillantes qui ont obsédé cer- 
tain professeur encore au moment du second tour de «cru- 
l.n ne «ont pas restées inutiles : la nouvelle génération 
s'en réjouit vivement : re premier succès l'cncouragen 
à propager de plus en plus les petites calomnies et In 
mensonges que vous lui attribuez; elle aura soin d'ail- 
leurs d'y joindre assez de preuves pour transformer 
ces petite* calomnies et ces mensonges en accusation» 
bien fondées ; elle ne se tiendra pour satisfaite qur 
lorsqu'elle aura réduit à néant votre influence néfailr. 
Dans l'espoir que cela ne tnrdern guère, j'ai l'honneur 
d'être, monsieur, 

• Votre irréconciliable adversaire, 

• V. DlHKH, 
• mattri de conférences 
. à Ut Faculté du Scisnots dê Lillt.> 



LILLE 



taire d'être celle que méritait un tel maître. 
Un jour IJerthelot — ce devait être en 18!)2 
ou 1893 — m'a dit un mot de votre père, qui 
m'a fait sentir qu'il ne lui pardonnerait 
jamais, et j'ai eu l'impression très nette qu'il 
y avait là une opposition irréductible qui ne 
le laisserait pas revenir à Paris. Duhem se 
moquait bien de toute considération de ce 
genre. Pourvu qu'il pût travailler, enseigner, 
faire son œuvre et dire tout haut ce qu'il pen- 
sait, peu lui importait d'être dans une Faculté 
de province ou à la Sorbonne, ou au Collège 
de France. La vie lui a donné raison. Que de 
grands universitaires qui n'ont rien laissé de 
durable alors que son œuvre, comme physi- 
cien de la thermodynamique, comme histo- 
rien et comme philosophe de sa science appa- 
raît à tout le monde savant de plus en plus 
haute ! 

Je reviens encore à ce grand trait de 
Duhem : l'énergie virile, la simplicité et l'in- 
flexible énergie du caractère. A ce degré 
cette qualité peut gêner la faculté critique, 
qui veut de la souplesse, une certaine facilité 
à se détacher de son propre point de vue, à 
s'adapter celui d'autrui pour le bien coin- 



70 



PIKRHK UIHEM 



prendre. Duhem soutenait «en opinions & 
outrance. Il aimait la lutte ; il y apportait 
une passion persistante et froide ; il avait 
une verve, un esprit très dillcrcnts de ceux 
de Painlevé dont les mots n'étaient qu'amu- 
sants. Ses traits étaient satiriques, acérés. 
Il reproduisait d'une façon étonnante les 
manières d'être, les tons de voix, les geste* 
et les tics, les ridicules des gens ; il en faisait 
d'impayables caricatures: je le revois imi- 
tant « le père Desrousseaux », le chantre popu- 
laire du Nord, l'auteur du P'Ut Quinquin se 
mouchant avec un bruit de pétarade et enton- 
nant d'une voix nasillarde ce plat et prosaïque 
chant de nourrice qui excitait l'enthousiasme 
des I. illois, ou bien le Père Fristot croisant 
les mains dans les larges manches de sa sou- 
tane, et nous accueillant avec un large rire 
qui tenait du râle, et montrait toute sa puis- 
sante denture jaune. Il « blaguait * douce- 
ment les goûta mondains de Painlevé. Celui- 
ci était pour lui un camarade plutôt qu'un 
ami au sens plein du mot. Je les ai vus chargés 
d'électricités contraires et saisissant les 
moindres sujets pour en disputer avec achar- 
nement. Un soir, par exemple, uuc discussion 



MILE 



71 



s'éleva sur la question de la lumière cendrée 
de la lune, évidente à côté du mince crois- 
sant qui brillait vivement cette nuit-là. Le 
débat devint si violent que Painlevé le brisa 
net en nous tournant le dos et en nous plan- 
tant là. Duhem soutenait que la vue de cette- 
lumière cendrée, qui provient du clair de 
terre sur la lune à côté de la partie qu'éclaire 
directement le soleil, n'était qu'une illusion 
de l'œil qui, entraîné par la courbe du crois- 
sant, l'achève et croit voir le reste du disque 
— explication qui ne concorde nullement avec- 
celle qui se trouve dans tous les manuels de 
cosmologie, lesquels donnent celle que je 
viens d'indiquer. Duhem me semblait nier 
l'évidence. Hicn ne pouvait le faire démordre 
de son opinion ; il la soutenait imperturba- 
blement mais sans irritation ; et Painlevé, qui 
me paraissait avoir raison, était le plus dérai- 
sonnable des deux en s'emportent comme il 
le faisait. Il était extrêmement susceptible, 
et j'imagine qu'il y avait eu entre eux, aupa- 
ravant, quelque sujet de dispute plus grave 
qui les poussait, ce soir-là, à prendre la 
moindre occasion d'entrer en couHit. Peut- 
être, plu» simplement, l'ninU-vé s'étuit-il irrité 



de quelque innocente plaisanterie de vou e 
père sur ses succès dans le monde, et ce q Ue 
nous appelions sa coquetterie. Sur ce point 
il était particulièrement sensible. Il parlait 
un jour — je crois que c'était le lendemain de 
cette histoire — d'envoyer ses témoins à 
Duhem. Mais ces bouillonnements ne du- 
raient pas. Painlevé s'emportait comme une 
soupe au lait, et se calmait aussi vite. Leur 
camaraderie survivait toujours à ces heurts. 

Dans la discussion sur la lumière cendrée, 
Duhem me semblait sous l'influence d'un de 
ces partis pris qui nous paraissaient parfois 
déformer ses jugements. Vous sentez combien 
je l'aimais et je J'admirais, et vous me par- 
donnerez ces mots. Dans ce que j'appelle ses 
partis pris je n'ai jamais douté qu'iln'apportàl 
une absolue bonne foi Je n'y voyais qu'un 
effet d'une énergie de pensée, d'une force de 
conviction qui tenait à toute la vigueur in- 
flexible de son caractère et le menait à sou- 
tenir avec une indomptable logique ce qui 
me semblait insoutenable quand il s'agissait 
des conséquences d'une idée qu'il avait faite 
sienne. Il me dit, un jour, qu'on pouvait con- 
cevoir un système cosmologique qui expli- 



LILI.K. 



querait scientifiquement le miracle de .Josué 
arrêtant quelque temps la course apparente 
du soleil. Il ne me persuada pas, mai» en 
revanche il m'apprit que l'ancienne théorie 
qui montrait la terre immobile et le soleil 
tournant autour d'elle, n'était pas logique- 
ment absurde, et qu'il était impossible de 
démontrer que l'Église s'était trompée en 
condamnant Galilée. Duhem, je le compris, 
avait sur ce point parfaitement raison. L'an- 
cien système n'était qu'une représentation 
beaucoup plus compliquée des choses, mais 
non pas moins logique, et d'ailleurs, comme 
il m'en convainquit encore, il n'y a pas de 
mouvement absolu. Celui d'un corps n'est 
jamais que par rapport à d'autres, et l'on ne 
peut dire, et encore moins prouver, que c'est 
celui-là qui se déplace par rapport à ceux-ci 
ou inversement. C'est à lui, pareillement, que 
je dois d'avoir vu que les systèmes scienti- 
fiques, les différentes explications des phéno- 
mènes physiques ne sont jamais qu'une 
façon, parmi bien d'autres possibles, de nous 
représenter les choses — représentations 
comparables à celles par lesquelles on peut 
figurer une sphère sur un plan — comme la 



PIERRE DL1IEM 



projection orthogonale ou la projection de 
Mercator ou telle autre, en usage dans l ee 
atlas géographiques. Et aussi que les grande» 
hypothèses physiques contiennent toutes des 
contradictions — tantôt entre elles, tantôt 
chacune en elle-même — qu'il ne faut pas 
les considérer comme des approximations de 
la vérité, mais comme de simples commo- 
dités pour la pensée. Il me donnait l'exemple 
de la théorie de Téther — telle qu'elle exis- 
tait alors, et qui supposait l'éther à la fois 
élastique et absolument incompréhensible — 
ce qui est contradictoire. 

Que de conversations j'ai eues avec lui sur 
ces sujets ! Elles se ramenaient toujours à 
cette grande question : les lois de la nature 
sont-elles conformes aux nécessités logiques 
de notre esprit? Composent-elles un ordre 
où toutes seraient logiquement et, par con- 
séquent, mécaniquement liées? La logique 
ne faisant que tirer les conséquences du prin- 
cipe d'identité A = A, dont il me semblait 
impossible qu'il ne fût pas éternel et universel, 
je ue pouvais concevoir que quoi que ce soit 
pût y échapper dans lu nature ; il me semblait 
que le tenue ultime de lu science (ou des 



LILLE 



75 



science» dites positives) - terme situé peut- 
être à l'infini, mais vers lequel la connaissance 
expérimentale, méthodique, organisée, tend 
et tendra toujours par des approximations 
successives — était une classification des lois 
correspondant à leur hiérarchie dans la réa- 
lité, et toutes échelonnées sous ce principe. 
Duhem me répondait que cette idée gouver- 
nait en effet l'effort des physiciens mais qu'elle 
ne se fonde que sur une hypothèse : à savoir 
que l'ordre des choses est conforme aux lois 
de notre esprit, et que cette hypothèse était 
métaphysique, et que c'était une illusion in- 
vincible de l'esprit humain d'attribuer à cette 
croyance une valeur objective absolue. Là 
encore il me paraissait avoir raison, et je ne 
voyais pas qu'il fût possible de rien lui ré- 
pondre. Mais ce qui m'étonnait c'est qu'il 
appliquât encore le mot métaphysique ou 
transcendant à l'ordre des choses dont la 
science tend aussi à former le tableau logique 
d'ensemble. Ce tableau rêvé ne me paraissait 
pas d'une autre sorte que les tableaux divers 
qui composent actuellement, et sans doute 
provisoirement, les différentes sciences. Il 
seruit simplement total et entièrement lu- 



76 



gique. Il ne concernerait pas les réalités en 
soi, c'est-à-dire métaphysiques, mais les réa- 
lités sensibles ou physiques. 

Que de fois dans nos allées et venues noc- 
turnes de la campagne de Canteleu-Lamber- 
sart ou bien dans mon logis du boulevard 
Yauban nous avons discuté cette question : 
la nature est-elle soumise à un enchaînement 
de lois rigoureuses? Les lois de la nature, ce 
mot revenait sans cesse. Un jour je lui dis: 
<> Mon ami, il est deux heures du matin; les 
lois de la nature exigent que nous allions nom 
coucher. » Ce mot le fit rire, et il le reprit 
plusieurs fois quand ces discussions se pro- 
longeaient trop tard. 

Il avait un équipement intellectuel admi- 
rable. Sur les classiques franç ais et anciens 
il en savait plus que la plupart de nous, pro- 
fesseurs littéraires. Il lisait le grec plus faci- 
lement que nous. Il connaissait à fond la 
physique, la métaphysique et la logique 
d'Aristote ; il nous citait par cœur du Lucrèce ; 
il semblait avoir fait une étude spéciale de 
Descartes et de Pascal. Quand on pense 
qu'awr i-ela toutes les sciences proprement 
dite* : mathématiques, physique, chimie, géo- 



I.II.LE 



logic, cristallographie, biologie lui étaient 
familières, on mesure l'étendue extraordi- 
naire de sa culture. Ce devait être un merveil- 
leux professeur; j'ai vu l'enthousiasme que 
ses leçons inspiraient à ses élèves. Il appor- 
tait aux discussions une clarté, une aisance, 
une précision d'expression que j'enviais. J'ai 
eu entre les mains quelques-uns de ses ma- 
nuscrits : pas une rature, une écriture magni- 
fique, imperturbable ; il semblait n'avoir pas 
à chercher sa pensée. Il écrivait sur de 
grandes pages qui se succédaient avec une 
rapidité sans exemple. Je n'ai jamais connu 
une telle facilité, une telle abondance de pro- 
duction. Tout cela témoignait de la qualité 
dont l'impression domine tout le souvenir 
que j'ai gardé de lui : vitalité, énergie spiri- 
tuelle incomparable. J'oubliais d'ajouterqu'il 
était philosophe autant que savant. Et, plus 
tard, en apprenant les écritures du moyen 
âge, en se familiarisant avec la Scolastique, 
il est devenu le principal historien de sa 
science. Quelle étendue d'esprit! Je viens de 
relire sa Théorie physique. Par sa clarté, par sa 
puissance à enchaîner les idées, à les illustrer 
par des exemples simples, par son mouve- 



78 



pierre nunF.M 



ment entraînant, ce livre m'a donné la se n . 
sation de la beauté. Dans l'art du raisonne- 
ment philosophique Duhem fut un maître 
et j'ose dire qu'il fut un grand écrivain. » 



Nous avons dit que Pierre Duhem devaii 
trouver, à son exil loin de Paris, un grand 
dédommagement en ses élèves ; c'est qu'en 
eux il trouva des disciples. Les jeunes gens 
qui se pressèrent à ses premières leçons ne se 
contentèrent pas, pour la plupart, d'obtenir 
une licence de physique ; conquis par l'ensei- 
gnement de leur maître ils travaillèrent dans 
son sillage et préparèrent sous sa direction 
des thèses remarquables. I )e ces élèves de la 
première heure, devenus des disciples, nous 
nommerons MM. Lenoble, Marchis, Monnet, 
Pélabon, Zwingdcau. 

Cet enseignement et cet auditoire devaient 
être, pour le jeune professeur, l'épreuve sé- 
vère à laquelle il allait soumettre sa doc- 
trine de la physique, telle que renseigne- 
ment de l'École et ses propres réflexions 
la lui faisaient concevoir alors. Il a lui- 



70 



même raconté l'évolution qu'elle en allait 
subir : 

« ...Nous avions le bonheur de professer, 
à la Faculté des Sciences de Lille, devant un 
auditoire d'élite ; parmi nos élèves, dont beau- 
coup sont aujourd'hui nos collègues, le sens 
critique ne s'endormait point ; les demandes 
d'éclaircissement, les objections embarras- 
santes, ne se lassaient point de nous signaler 
les paralogismes et les cercles vicieux qui, 
toujours, malgré nos soins, reparaissaient 
dans nos leçons ; cette rude, mais salutaire 
épreuve ne tarda pas à nous convaincre que 
la physique ne pouvait être logiquement 
construite sur le plan que nous avions entre- 
pris de suivre ; que la méthode inductive, telle 
que Newton l'a définie, ne pouvait être pra- 
tiquée ; que la nature propre, que le véritable 
objet de la théorie physique n'avait point 
encore été mis en évidence avec une entière 
clarté ; qu'aucune doctrine physique ne pour- 
rait être exposée d'une manière pleinement 
satisfaisante tant que cette nature et cet 
objet n'auraient pas été déterminés d'uue 
manière exacte et détaillée. 

« Cette nécessité de reprendre jusqu'en ses 



SO pinnnF. duhkm 

fondements l'analyse de la méthode par la- 
quelle se peut, développer la théorie phy. 
sique, nous apparut, singulièrement nette, en 
une circonstance dont nous avons gardé le 
trè6 vivant souvenir. Peu satisfait de l'exposé 
des principes de la thermodynamique qu'ils 
avaient rencontré « dans les livres et parmi 
les hommes », quelques-uns de nos élèves 
nous demandèrent de rédiger pour eux un 
petit traité sur les fondements de cette 
science. Tandis que nous nous efîorciong de 
satisfaire à leur désir, l'impuissance radicale 
des méthodes préconisées jusque-là à cons- 
truire une théorie logique s'alfirmait à nous, 
plus incontestable chaque jour. Nous eûmes 
alors l'intuition des vérités que, depuis ce 
temps, nous n'avons cessé d'alfirmer (1)... » 

Si ces lignes témoignent du souvenir que 
Pierre Duhem avait gardé de son auditoire de 
Lille, elles montrent aussi l'extrême rigueur 
de son esprit et son extrême conscience quand 
il jugeait d'un système ou d'une théorie; 
ennemi de la facilité, il n'hésite pas à corriger 
sa propre pensée et à renouveler les fonde- 

(1; P. Duhem, la Théorie physique, son objet, sa struc- 
ture, 2* édition. Parie, Rivière, p. 419-420. 



81 



ments d'une science pour qu'en toutes ses 
parties son enseignement restât logique avec 
lui-même. 

Nous avons le bonheur de pouvoir joindre, 
aux souvenirs du maître, ceux de ses élèves. 
En effet, M. Lucien Marchis, professeur à 
la Sorbonne, a bien voulu nous écrire ce 
que fut, pour les élèves des cours de phy- 
sique de Lille d'alors, l'enseignement du 
jeune maître : 

« A cette époque la physique était en gé- 
néral enseignée d'une façon déplorable, aussi 
bien en province qu'à Paris. Alors que l'en- 
seignement mathématique était arrivé à un 
grand degré de perfection et de précision, 
l'enseignement de la physique était fait de 
raisonnements qui n'étaient le plus souvent 
que des sortes d'à peu près. Des hypothèses 
sur lesquelles sont fondées les théories de la 
physique, personne ne parlait. Sur des bases 
plus que fragiles, on édifiait des constructions 
branlantes. Les jeunes gens, dont j'étais, 
sortant des cours de mathématiques, étaient 
rapidement dégoûtés, et beaucoup abandon- 
naient la physique et se tournaient vers la 
chimie ou vers les mathématiques. 

6 



82 



« Les cours d'électricité, par exemple, | M 
mieux faits, procédaient des ouvrages de 
Mascart, dont la rédaction était faite de por- 
tions de chapitres découpés sans ordre dans 
des ouvrages ou des mémoires anglais ou alle- 
mands. Mascart avait-il compris Helmholu 
ou les Anglais? Je n'en sais rien; mais | a 
rédaction de son travail ne semblait pas le 
montrer. De ces ouvrages de Mascart, cer- 
tains avaient tiré des résumés parfaitement 
incompréhensibles pour les élèves auxquels 
ils étaient destinés. 

« Or, voilà qu'un jeune professeur, nous 
venant directement de l'École normale, nom 
fait, sur l'électricité, une première leçon, dans 
laquelle nous reconnaissons les qualités de 
précision et la clarté de nos cours de mathé- 
matiques. Ce fut pour nous, dès ce premier 
jour, un véritable enchantement ; nous allions 
avoir un exposé, d'une lucidité étonnante, 
sur des questions qui nous avaient semblé, 
jusque-là, nébuleuses. Vous dire notre en- 
thousiasme au sortir ce cette première leçon 
est superflu ! La physique avait donc des 
bases solides ; elle n'était plus une suite de 
formules sans lien les unes avec les autres. 



R3 



Inutile de vous dire que notre enthousiasme 
n'a fait que croître et nous trouvions courtes 
les leçons de notre maître. Par contre, les 
cours de ce pauvre X... nous semblaient bien 
ennuyeux, alors qu'il ânonnait des questions 
dont il ne comprenait pas le moindre mot ; 
c'est en effet lui qui, sautant un feuillet de 
ses notes, continuait, sans s'en apercevoir, à 
écrire des formules qui n'avaient aucun lien 
avec celles qu'il venait d'énoncer. 

« Ce malheureux enseignait la thermo- 
dynamique, et de quelle manière! Aussi, 
n'avons-nous pas tardé à nous tourner vers 
notre jeune maître pour lui demander des 
éclaircissements. Là, de nouveau, nous avons 
constaté qu'ils nous étaient immédiatement 
donnés. Dès lors nous n'avons plus juré que 
par notre maître, ce qui lui valut les brimades 
jalouses de celui dont je vous parlais. 

« Que dirais-je de ses critiques des leçons 
d'agrégation? Elles étaient merveilleuses et 
nous ouvraient des horizons insoupçonnés. 
Notre maître n'était pas seulement un savant 
de premier ordre ; il était un vulgarisateur 
incomparable. Il savait, sans sacrifier la pré- 
cision, faire ressortir l'essentiel d'une question 



84 



PIERRE DUHKM 



de physique élémentaire, et, par des exemples 
bien choisis, mettre à la portée de tous les 
questions les plus délicates. Il savait exposer 
les théories les plus dilliciles, en faisant res- 
sortir en langage ordinaire leurs bases el 
leurs développements. Les articles, malheu- 
reusement trop peu nombreux, qu'il a publié» 
dans la Revue des Deux Mondes, sur « la 
thermodynamique et l'optique », sont merveil- 
leux. Son ouvrage sur la mécanique chimique, 
en un seul volume, est de premier ordre; 
c'est un chef-d'œuvre, comme me le disait 
encore récemment M. Jouguet, qui a, lui 
aussi, été séduit par les qualités de votre père. 

« Duhem a en effet réuni un ensemble de 
qualités que l'on rencontre rarement. Il a 
été un savant dans toute l'acceptation du 
mot, et un professeur admirable. Malheureu- 
sement les jalousies ne lui ont pas permis 
d'exercer son influence dans un champ suf- 
fisamment vaste. S'il avait eu la Sorbonne 
ou le Collège de France, il eût attiré des élèves 
de tous les pays et eût rénové l'enseignement 
de la physique. » 

Il va de soi que cette rénovation — nous 
allions dire cette révolution — dans l'ensei- 



85 



gnement de la physique, et dont M. Marchis 
vient d'évoquer le» débuts, demandait un 
labeur immense ; mais le jeune professeur y 
donnait ses forces sans compter. Si tard que 
se fussent prolongées, la veille, les discus- 
sions sur « les lois de la nature », il est levé à 
cinq heures et n'abandonnera pas sa table 
de travail avant midi. Ses après-midi sont 
consacrés à ses coure et à ses élèves qui ont 
commencé des thèses sous sa direction ; il a 
même un cours le soir. Dans sa vie, il don- 
nera toujours tout son temps à ses ouvrages ; 
mais, s'agit-il de ses élèves, son travail per- 
sonnel, dès lors, passera au second plan. Nul, 
plus que lui, n'aima et n'aida mieux les débu- 
tants ; nous nous souvenons que lorsqu'il fut 
nommé h Bordeaux, avant de se mettre au 
travail il passait une longue partie de ses 
matinées à écrire à ses anciens élèves de Lille, 
dont il suivait et dirigeait de loin les re- 
cherches. 

De Paris, ses parents s'émeuvent de ce* 
courtes heures de sommeil, de cette vie de 
travail intense : « Ton pauvre estomac doit 
bien souffrir, » lui écrit sa mère. Ils forment 
le projet, dans leur amour pour leur fils. 



86 



de quitter tout ce qui les retient à Paris et 
d'aller s'installer à Lille pour lui rendre le 
confort d'un foyer. Pierre Duhem s'en réjouit, 
et l'on ébauche des plans ; mais quand sa 
mère et sa sœur viendront le retrouver, son 
père n'y sera plus. Tombé gravement malade 
en ce début d'année 1889, après quelques 
semaines d'espoir il devint évident pour les 
siens que ses jours étaient comptés. Pierre 
Duhem obtint un congé et trouva déjà au 
chevet de son père celui qui avait toujours 
été, en toutes circonstances, comme le meilleur 
des frères, le docteur Récamier. Ce dernier 
ne quitta pas son ami, veillant avec lui son 
père mourant, et l'aidant de toute son affec- 
tion à supporter ce premier grand chagrin. 
Pierre-Joseph Duhem mourut le 7 avril 1889. 
Sous un extérieur silencieux et réservé, il 
cachait une grande âme, toute de bonté et de 
délicatesse, avec cet absolu désintéressement 
qu'on admirera plus tard en son fils. Peu 
après, la mère et la sœur de Pierre Duhem 
quitteront Paris, et viendront retrouver à 
Lille celui qui sera désormais l'objet de toute 
leur sollicitude. 

C'est l'époque où Pierre Duhem rédigé les 



87 



diverses parties de son cours, de ce « cours 
entier de physique qui, toujours et partout, 
doit s'accorder avec sa doctrine »; en 1891, 
il publiera les deux volumes : Hydrodyna- 
mique, Élasticité, Acoustique; en 1891-1892, 
les trois volumes : Leçons sur l'électricité et le 
magnétisme. Enfin par son Introduction à la 
mécanique chimique, qui paraîtra en 1893, 
il révélera en France cette science nouvelle et 
l'amènera à un haut degré de perfection. 
Entre temps, et durant ces six années passées 
à Lille, il publiera une soixantaine d'articles 

Tandis qu'il était ainsi absorbé par son tra- 
vail, sa famille et ses amis songeaient à le 
marier. Lui s'y refusait : tout à sa science, il 
ne voulait nulle entrave entre elle et lui. Mais, 
dans leur affection, ses très bons amis .Monnet 
s'obstinaient. Sachant que certain jour, à 
une réception de Mme Monnet, devait se 
trouver une jeune fille dont on lui avait 
vanté les qualités, il vint exprès de très bonne 
heure, avec l'espoir de repartir sans la ren- 
contrer. Le hasard voulut que Mlle Adèle 
Chayet et ses sœurs fussent là avant lui. Le 
hasard ou... la Providence, car cette jeune 



PIERRE DU H F. M 



fille qui alliait tant de grâces à tant de sim- 
plicité et de naturel, et dont la conversation 
laissait deviner la vive intelligence et U 
grande âme, devait, dès cette première en- 
trevue, modifier les sentiments de Pierre 
Duhem sur le mariage. Aux vacances sui- 
vantes il allait au Pouliguen, où la famille de 
Mlle Chayet passait l'été, il s'y fiançait et te 
mariait à Paris le 28 octobre 1890. 



La maladie avait déjà forcé Marie Duhem 
à interrompre «on récit au début de la jeunesse 
de son frère : elle reprit cependant la plume 
pour parler de son mariage. Elle avait jadis 
beaucoup aimé sa belle-sœur qui le lui ren- 
dait, avec le charme et la délicatesse qu'elle 
savait mettre en tout : c'étaient toutes deux 
des natures d'élite faites pour se comprendre, 
et qu'unissait l'admiration qu'elles avaient 
pour Pierre Duhem. Ces quelques pages et 
ce dernier souvenir retraceront mieux que 
toutes autres le court bonheur des jeune» 
époux : 



LILLK 



89 



« Pierre rencontra à Lille, chez Mme Monnet, 
puis chez Mme Baltus, la jeune fille que Dieu 
lui réservait pour épouse. Mlle Adèle Chayet 
était la cinquième des huit enfants de 
M. Alexandre Chayet, ancien directeur des 
Forges de Fourchambault, et de Mme Chayet, 
née Mourret. Pierre se retrouvait dans un 
milieu universitaire ; sa fiancée était la nièce 
de l'académicien Saint-René Taillandier, la 
cousine germaine de Léon Ollé-Laprune 
et la propre belle-soeur du docteur Baltus, 
professeur à la Faculté libre de médecine de 
Lille. 

La jeune épouse que Pierre se choisissait 
était avant tout une grande chrétienne ; on 
devinait la rare vertu de ce caractère très 
droit, le charme de cette nature fine, au tra- 
vers de ce regard limpide, parfois un peu 
rêveur, et qui semblait déjà appartenir à 
l'au-delà. Leurs deux âmes se ressemblaient ; 
ils avaient les mêmes goûts d'art et d'esprit. 
Dans le voyage de noces qu'ils firent en Bel- 
gique, avec une pointe en Hollande, Pierre 
eut la joie de voir sa jeune femme s'enthou- 
siasmer comme lui devant la belle nature, res- 
sentir le charme mélancolique de Bruges, 



PIERRE Dl'IlEM 



comprendre et approfondir, dans les musées 
et les église», l'art des maîtres flamands 
en relisant le soir le livre de Fromentin. 

Mais, à ce mari profondément chrétien 
l'âme d'Adèle réservait encore de plus admi- 
rables surprises et de plus grandes joies. 
L'année suivante, dans l'attente de l'enfant 
qu'ils allaient tant chérir, ils retournèrent en 
Belgique, et choisirent pour se reposer, au 
début des vacances, le village d'Anserème 
sur les bords de la Meuse. C'est là qu'ils firent 
connaissance, dans l'hôtel où ils étaient des- 
cendus, d'un jeune séminariste belge, sans 
fortune et ne sachant comment continuer ses 
études. Faire un prêtre ! La pensée ne fut 
pas longue à germer dans l'esprit de la jeune 
femme : « Pierre, si vous vouliez, dit-elle, 
nous donnerions pour cette vocation l'argent 
que vous aviez mis dans ma corbeille de ma- 
riage? » La réponse ne fut pas longue, de 
l'époux heureux et lier de trouver tant de 
générosité chez celle qui, pour elle-même, 
avait été si économe. Il était ravi ! Quelle belle 
famille ils allaient fonder ! Que de joies les 
attendaient !... 

iiélas ! le bunheur n'est eu ce monde que 



91 



de courte durée ; pour eux, il aurait la rapi- 
dité de l'éclair... 

La naissance de la petite Hélène eut lieu 
à Lille, le 29 septembre 1891. Durant les mois 
qui suivirent, ils partagèrent leur temps entre 
les soins et la tendresse donnés à cette petite, 
et quelques réceptions dans le cercle de leurs 
intimes. Au début de l'été, l'épreuve entra 
comme un coup de foudre au foyer de Pierre : 
une maladie de cœur venait de se déclarer 
chez sa chère « Maddy ». Les spécialistes que 
comptait la Faculté libre de médecine ne 
purent que constater et tout tenter, sans grand 
espoir. Ils assistèrent au sacrifice sublime de 
cette jeune mère, oubliant sa propre vie, 
pour donner un second chrétien au monde, 
une deuxième petite fille, trop jeune pour 
vivre, mais qui eut le temps d'être baptisée 
par son père. La mère oiïrait sa vie pour une 
âme chère, après celle de cette enfant de 
quelques heures, enfant qui fut couchée à 
côté d'elle pour l'éternité (1). Ce n'était pas 
sans recommandations et sans adieux que 
cette jeune femme quittait la terre : « Pierre, 

(1) Mm» Pierra Duhem mourut U 28 juillet 1892. 



92 



PIERRE DLHI.M 



avail-elle dit à son mari, voua ne resterez p ai 
seul, vous êtes trop aimant, voua êtes trop 
jeune, vous vous remarierez, et vous donnerez 
notre fille à élever à votre mère. » Nous savon» 
que l'époux n'obéit qu'à la dernière recom- 
mandation ; sa fille et sa science devaient lui 
su (lire, sinon le consoler. 



Un an après la mort de sa femme, à la fin 
de l'année scolaire 1893, Pierre Duhem déci- 
dait de quitter Lille, et demandait son chan- 
gement. Il s'y décidait à la suite de mul- 
tiples tracasseries dont il était la victime; 
l'auteur se trouvait être son ancien ami 
Demartres avec qui il avait été fort lié au 
début. C'est par Painlevé, je crois, qu'à son 
arrivée à Lille Pierre Duhem avait été intro- 
duit dans le milieu des Demartres, fort dif- 
férent du sien, d'une mentalité tout autre, 
mais qui l'avait cependant fort bien accueilli. 
La divergence de sentiments qui existait 
♦•ntre Demartres et Pierre Duhem devait s'ac- 
cuser avec le temps ; elle était trop profonde 



93 



en somme pour qu'il n'y eût pas quelque chose 
de factice dans leurs relations, si intimes 
qu'elles aient pu sembler. De fait Pierre 
Duhem se retirait peu à peu. Demartres, dont 
le caractère dillicile était connu, en éprouva- 
t-il quelque amertume? Toujours est-il qu'un 
conflit aigu éclata soudain, au début de 
l'été 1893, à l'occasion des examens de la 
licence de physique. Abusant de sa supériorité 
hiérarchique le doyen y prit une attitude 
provocante intolérable. La patience de Pierre 
Duhem était à bout ; il porta plainte en haut 
lieu, mais que pouvait un simple chargé de 
cours contre le doyen de la Faculté? Ses amis 
lui conseillèrent de s'éloigner. Son ami Paul 
Fabre, qui est en vacances, qui suit de loin 
tous ces ennuis, lui écrit : « Mais laisse donc 
de côté toutes ces tracasseries : elles ne t'at- 
teignent pas, parce qu'elles ne sauraient t'at- 
teindre. Tu dois attendre beaucoup de 
l'avenir... Ne vaut-il pas mieux secouer sur 
tout ce monde la poussière de tes souliers? 
Quand je mets en présence l'idée que j'ai de 
toi, et celle que j'ai de tout ce monde, je ne 
puis comprendre que tu te sentes atteint par 
tout ce qu'on peut débiter de sottises sur ton 



94 



PIERRE DU HEM 



compte.Tu vaux trop pour te compromettre 
dans de telles querelles. » 

Quelques semaines après, répondant à U 
demande de Pierre Duhcm, le ministère le 
nommait maître de conférences de physique 
à la Faculté des Sciences de Rennes. 



CHAPITRE IV 



RENNES ET BORDEAUX 

I/arrivée à Rennes. — Nomination à Bordeaux. — La 
vie de famille et lee vacances à Cabrcspine. — Dif- 
ficultés universitaires. — Ses convictions politique». 
— Son patriotisme. 

Au mois d'octobre 1893, Pierre Duhem 
quittait Lille et venait à Rennes prendre 
possession de son nouveau poste. Quelle ar- 
rivée! Elle comptait parmi ses souvenirs 
amusants ; il aimait à dépeindre à sa fille la 
douce quiétude dans laquelle somnolait dou- 
cement cette bonne faculté provinciale. I.e 
réveil fut brusque, quand débarqua avec 
toute son ardeur le jeune maître : il réclamait 
des élèves, un laboratoire, des manipulations ! 
Il y avait bien, certes, un laboratoire de phy- 
sique, et Pierre Duhem racontait que son 
titulaire, fort brave homme, y passait même 
ses journées, mais, paraît-il, à tourner des 



% PIF. RHE D U II V. M 

ronds de serviettes pour ses petits-enfant*' 
L'Université de Hennés possédait également 
une bibliothèque, mais d'une pauvreté lamen- 
table, car nul n'en faisait usage ; aussi, q Ue | 
scandale, quand le nouveau venu, réclamant 
des livres pour travailler, alla jusqu'à pro- 
poser qu'on y consacrât des crédits. Ses col- 
lègues presque tous gens âgés, effrayés de cette 
ardeur insolite, le regardèrent avec quelque 
crainte, comme un être extraordinaire. L'un 
d'eux, qui ne pouvait oublier le gaspillage de 
cet achat de livres, soupirait l'année d'après, 
quand Pierre Duhem venait d'être nommé à 
Bordeaux : « Et maintenant que M. Duhem 
est parti, à quoi cela pourra-t-il servir? » 

Rennes, cependant, ne laissa pas à Pierre 
Duhem que des souvenirs de ce genre. Il y 
retrouva de bons amis comme Artur, un 
fidèle du groupe de Lille, et Al. Édouard Jor- 
dan qui avait été son jeune camarade à Sta- 
nislas et à l'École normale. Il y avait encore 
ce bon M. Morin, un peu original, mais si 
courtois, si charmant homme et qui accueillit 
avec une si grande bienveillance son jeune 
collègue. U s'était lié aussi avec Jules Aubry, 
esprit délicat et poète ; on se rencontrait lei 



nENiNKS Ï\T BOUDKAIX 'M 

uns chez les autres, en de charmantes réunion» 
qui dédommageaient un peu le nouveau 
maître de conférences de ses déboires univer- 
sitaires. Il retrouvait parfois aussi, dans un 
salon ami, certain J uif hongrois, dont le père, 
qui vivait encore, ne savait pas un mot de 
français ; le fils de cet étranger était profes- 
seur d'histoire à la Faculté de Rennes. Il don- 
nait particulièrement sur les nerfs de Pierre 
Puhcm. Notre Hongrois avait des idées avan- 
cées ; il devait même, par la suite, devenir 
presque le drapeau d'un parti. Il louait sans 
cesse : « Notre glorieuse Révolution fran- 
çaise!... » — « Noire Révolution! rectifiait 
Pierre Duhem, la mienne, peut-être!... mais 
la vôtre, c'est impossible ! » 

Le passage de Pierre Duhem à Rennes 
devait ressembler à celui d'un météore ; il ne 
dépassa pas la durée d'une année scolaire. 
Tandis qu'il achevait entre sa mère et sa 
sœur, avec sa fille, ses vacances à Saint- 
Briac. il apprenait sa nomination à la Faculté 
des Sciences de Bordeaux, le 13 octobre 1894. 
Bordeaux, et non Paris!... Pierre Duhem 
voulut refuser ce nouveau poste en province ; 
il écrivit, afin de lui demander conseil, à 



98 



Jules Tannery, sous-directeur à l'École nor- 
male supérieure, avec lequel il était resté lié 
d'une étroite amitié. Celui-ci lui répond et 
le gronde un peu comme un enfant terrible- 
mais également inquiet des lenteurs d'une 
carrière que tout aurait dû faire brillante 
et voyant mieux que personne l'animosité de 
ceux qui ne voulaient pas d'un Duhem à la 
Sorbonnc, il alla trouver M. Liard, son ami, 
directeur de l'enseignement supérieur : « Dites 
à votre ami Duhem, répondit M. Liard, qu'il 
doit accepter, il faut qu'il coin prenne que Bor- 
deaux est le chemin de Paris! » La réponse de 
M. Liard était télégraphiée à Pierre Duhem, 
qui acceptait donc son nouveau poste et pre- 
nait le chemin de Bordeaux, lequel... hélas! 
ne le mena jamais à Paris. Ceux qui lui bar- 
raient la route de la Sorbonne, ceux qui vou- 
laient l'enterrer vivant en province, venaient 
de lui désigner, avec Bordeaux, « une sépul- 
ture honorable ». 

« Bordeaux, chemin de Paris, » c'est sur 
cette parole, sur cette promesse d'avenir que 
la famille Duhem s'installa dans la petite 



maison du 18 de la rue de la l este (1), que 
Pierre Duhem habita jusqu'à sa mort. La foi 
dans la brièveté de cette halte, sur la route 
de Paris, fut si grande, un prochain retour tel- 
lement escompté, que les Duhem trouvèrent 
inutile de « s'installer » ; on déballa le strict 
nécessaire, la table de travail, les livres ; mais 
les meubles du salon restèrent emballés ; les 
bibelots et les tableaux ne quittèrent pas 
leurs caisses dans l'attente du nouveau démé- 
nagement. 

Le temps passa, le chemin de Paris s'allon- 
geait... ne finirait-il pas en impasse? Ce ne 
fut certainement pas sans amertume que, 
longtemps après, la famille Duhem, résignée, 
changea le campement en installation défini- 
tive : ce fut le signe de l'acceptation du sacri- 
fice. Mais les exilés restèrent des exilés. Bor- 
deaux ne leur parut jamais qu'une halte dans 
la vie ; et, dans la petite maison de la rue 
de la Teste, ils ne se sentirent pas plus 
chez eux que le voyageur dans sa chambre 
d'hôtel. 

Aussi, quelle joie chaque année aux va- 
(1) Aujourd'hui rue lVrre-Duhcm. 



10 0 PI F. Il HE Dl- Il KM 

canoës ! Ces vacantes dont on commençait à 
parler dès l'approche du printemps ! 

C'est à Cabrespine (Aude), que la famille 
Duhcm passa régulièrement ses vacances, 
sauf une petite interruption de quatre années 
(1906 à 1910). Mme Duhem, ma grand'mèro, 
avait, en 1885, à la mort de son oncle Timo- 
thée Fabre, hérité de la petite propriété de 
Cabrespine : une vieille demeure familiale, u n 
jardin, quelques terres ; et voilà ce petit vil- 
lage languedocien, tapi dans le fond d'une 
gorge sauvage de la Montagne Noire, qui 
entre, de ce fait, dans la vie d'une famille 
parisienne ! 

Mme Duhem n'avait fait jusqu'alors que 
trois séjours à Cabrespine. Elle y était venue 
une première fois à l'âge de sept ans en dili- 
gence ; de ce voyage un seul souvenir lui était 
resté : celui de sa grand'inère, née sous l'An- 
cien Régime, dont les manières empreintes de 
bonté et de courtoisie, et la distinction d'un 
autre âge, avaient fruppe son imagination 
d'enfant. Elle n'y revint que beaucoup plut 
tard et mariée, au retour d'un voyage en 
Suisse,- dont nous avons encore la relation. 
La bonne grand'inère était morte ; l'oncle 



I1F.NNKS ET HOROFAI.'X 



101 



Timothée Fabre, homme de lettres et poète, 
qui venait de prendre sa retraite de l'Univer- 
sité, et sa sœur Marie-Antoinette, accueil- 
lirent seuls, alors, les jeunes mariés. Enfin, 
quelques années plus tard, M. et Mme Duhem 
retournaient à Cabrespine avec leurs trois 
enfants dont Pierre, l'aîné, n'avait pas quatre 
ans (1865). Une fois héritière de la vieille de- 
meure, et malgré la rareté et l'intervalle des 
précédents séjours, voici Mme Duhem atta- 
chée désormais à ce petit coin de France, où 
sa famille paternelle vivait depuis des siècles ; 
et cet amour, elle le léguera à ses descendants, 
avec la maison des ancêtres. Quelle mysté- 
rieuse voix du sang avait donc parlé pour que 
cette Parisienne (si Parisienne) dise quelque 
temps après : « Il n'y a que deux pays au 
monde : Paris et Cabrespine ! » 

Sans aller peut-être jusqu'à déclarer, 
comme une de ses cousines qui, jeune fille, de- 
mandait que le fiancé qui lui serait présenté 
fût bon chrétien et... de la paroisse Saint- 
Thomas d'Aquin ! ma grnnd'mèrc avait tou- 
jours répété qu'elle aimerait mieux « une man- 
sarde à Paris qu'un château en province... » 
Kt l'.ubreHpino n'était pas un château ! Il con- 



102 PIKRRK DVIIKM 

vient d'ajouter que Mme Dnhem, qui était 
très bonne et très charitable, fut parfaitement 
accueillie par la population cabrespinoise:<(I| 
faut venir habiter parmi nous, lui disait une 
vieille paysanne, qui avait connu ses grands- 
parents, car à présent la graine des dames 
se perd ! » 

Si, dès alors, la maison de vacances avait 
été définitivement fixée pour la famille de 
Pierre Duhem, celui-ci, gardant au cœur 
l'amour de ses jeunes années pour la mer et 
la Bretagne, était resté longtemps fidèle à l'île 
d'Ouessant, dont il rapportait chaque année 
de célèbres croquis. Il ne venait à Cabres- 
pinc que pour les dernières semaines des 
vacances ; cependant le jardin qui entoure la 
maison garde encore la trace de ses séjours 
et de son activité ; aidé de sa sœur, il le redes- 
sina complètement, les bordures de buis et 
les arbustes qu'ils y plantèrent subsistent 
toujours et en restent l'ornement. 

Dans le cabinet de travail de Bordeaux, 
tout au bout de sa grande table, encombrée 
de livres et de papiers, sa petite fille aussi 
avait une place, où elle faisait ses devoirs et 
apprenait ses leçons ; mais il ne fallait pas 



HENNES HT BOHIH.Al X 



103 



remuer, encore moins parler, et l'enfanl tra- 
vaillait dans ce recueillement, près de la 
bonne grand'mère qui respectait ainsi la médi- 
tation de son fils. La tentation était bien 
forte, parfois, de sauter au cou du papa, de 
rire un peu, de le questionner, quand il allait 
s'adosser à la cheminée, le regard lointain... 
« Tais-toi, papa cherche un théorème ! » 

Mais à Cabrespinc, il n'était plus question 
de « théorèmes », le papa était tout à sa fille, 
la fille était toute à son papa, et tous deux 
les enfants très aimés de la meilleure des 
aïeules, dans la bonne, dans l'accueillante 
maison ! 

Les promenades furent d'abord propor- 
tionnées aux petites jambes ; mais bientôt 
les petites jambes trottèrent aussi vite que 
celles du papa ; et c'est alors que, par monts et 
par vaux, et durant tant d'heureuses années, 
ils coururent toute la région, connaissant 
les moindres sentiers, visitant les hameaux 
isolés et les métairies lointaines, aimant tous 
les beaux points de vue qu'on découvre des 
sommets, et qu'il faut gagner par une ascen- 
sion rude dans les ronces et les pierres, sous 
le soleil, avec lu fatigue et la soif. Mais en 



104 



PIERRI- Dl'HFM 



haut, quelle récompense ! la joie de l'effort 
accompli, de l'obstacle vaincu, l'air vif q„j 
repose, un sentiment d'infini devant l'ho. 
rizon lointain. Les yeux ravis des deux pro- 
meneurs découvrent un admirable panorama 
que le père explique à l'enfant, lui nommant 
les sommets, si faciles à reconnaître, des 
Pyrénées lointaines, émergeant de la brume 
de l'horizon, tandis que les Corbicres, avec 
l'Alaric raviné, flambent au soleil, et qu'il cal 
amusant de chercher dans la plaine, au pied 
de la Montagne Noire, la silhouette des tour» 
de Carcassonne. 

Pierre Duhem élevait sa fille un peu comme 
un garçon (sans doute en souvenir de ce petit 
Pierre qu'il avait tant désiré). Avec lui, il 
fallait être intrépide, ne craindre ni le froid, 
ni le chaud, ni la pluie, supporter la soif quand 
on ne rencontrait pas de sources, ignorer le 
vertige, et parfois même tuer sans trembler 
la vipère rencontrée!... 

Que de fois, en plein mois d'août, sitôt 
après le déjeuner de midi, à l'heure des ci- 
gales, partit-il en compagnie de sa fille, pour 
atteindre, à deux heures de marche, un petit 
village aux Haut* du Pi<- de More, l.c curé, 



IU-NNES KT nORDEAI'X 10F) 

l'abbé Bcrnies, mort depuis curé de Limoux 
et chanoine de C.arcassonne, désirait pour- 
suivre de» études philosophiques ; Pierre 
Duhem lui prêta des livres et l'éclaira surtout 
par sa conversation. Il retrouvait encore à la 
cure de Pradelles-Cabardès deux professeurs 
de l'Institut catholique de Paris, le P. Bul- 
liot et le P. Peillaubc ; et ce fut là, qu'avec 
eux, sous les ombrages centenaires d'un bois 
de hêtres, fut conçue et élaborée la fonda- 
tion de la Revue de philosophie, dont le P. Peil- 
laube fut le directeur. 

Il trouvait du reste du temps pour tout, 
et nombreux sont les articles, les comptes 
rendus d'ouvrages ou les préfaces qui lui 
étaient demandés, et qu'il se réservaitd'écrire 
pendant les vacances ; il vit même un jour, 
à sa grande joie, je ne sais quelle revue des 
lîtats-lJnis qui faisait suivre son nom de 
cette amusante mention : « Of Universily of 
Cabrespine! » 

Mais ce qui fut toujours, depuis l'enfance 
jusqu'à son dernier jour, son meilleur délasse- 
ment, c'était de retrouver son album, sa 
plume et ses pinceaux. Si depuis son âge mûr 
il ne dessinait plus que des paysages, dans 



sa jeunesse la caricature avait tenté son 
talent. Le don de fixer la ressemblance en 
quelques traits, un esprit mordant et sati- 
rique, auraient pu faire de lui un caricaturiste 
né, et le docteur Récamier nous a conté com- 
ment il mit ses crayons au service de ses con- 
victions politiques et égaya sa verve aux 
dépens de Jules Ferry et ses lois anti-reli- 
gieuses. Au collège on s'arrachait ses carica- 
tures ; on en chercherait en vain aujourd'hui 
dans ses cartons : il ne pouvait en conserver 
aucune ! Ses maîtres eux-mêmes s'en amu- 
saient les premiers, en se reconnaissant, et 
sollicitaient de l'auteur la permission d'em- 
porter le croquis ; personne ne se fâchait, car 
la verve de Pierre Duhem n'était jamais mé- 
chante. Il avait alors deux amis, deux frères, 
MM. Lionel et Jean de La Laurcncie, qui 
avaient souvent rapporté chez eux des cari- 
catures de leur camarade. Leur père, le co- 
lonel de La Laurencie, dit un jour à Pierre 
Duhem : « Mon jeune ami, vous avez un joli 
talent, mais croyez-moi, renoncez-y. Il y a 
dans le monde des imbéciles qui ne com- 
prennent pas la plainaiiterie et dont, pour 
une innocente caricature, vous vous feriez 



des ennemis mortels. » Le collégien avait 
pleine confiance dans le jugement et la droi- 
ture de M. de La Laurencie ; il promit. Il ne 
manqua à sa parole qu'une fois, à l'École nor- 
male. Un de ses aînés, ceux qu'on appelle 
de» « cubes » à .\ormale, avait la réputation 
d'un ennuyeux bavard. Le voici, sous le 
crayon moqueur de Pierre Duhem, en tenue 
de barbier, un immense rasoir :i la main, avec 
cette légende : « Aujourd'hui gratis, demain 
pour rien. » Le dessin fit la joie de toute 
l'École, il passa de mains en mains et tomba 
un beau jour sous les yeux de celui à qui il 
n'était pas destiné et qui rit jaune. L'indi- 
vidu était un sot, il n'oublia jamais l'inno- 
cente plaisanterie et agit par la suite envers 
son auteur comme un dangereux ennemi. 
Pierre Duhem reconnut la justesse de l'aver- 
tissement du colonel de La Laurencie, et fidèle 
cette fois à sa promesse il renonça pour tou- 
jours à l'amusement du caricaturiste. Il con- 
sacra désormais tout son talent à rendre, 
avec une vérité et une précision extraordi- 
naires, les paysages qu'il aimait, mais surtout 
à traduire l'émotion poétique qu'il éprouvait 
toujours devant la belle nature. Cette poésie 



108 



PlEHRl: IJUHF.M 



transparaissait à travers la fidélité et la mi- 
nutie des détails, elle s'exprimait par une véri- 
table science d'artiste de la lumière et de 
l'ombre. Il fut cependant longtemps rebuté 
par la difficulté de rendre les points de vue de 
la vallée de Cabrespine : la composition très 
chargée, les plans nombreux se détachant 
les uns sur les autres, éclairés seulement avec 
parcimonie par un coin de ciel, tout en haut 
de la gorge profonde. Ce fut seulement les 
dernières années de sa vie, que, de plus en 
plus maître de son crayon, il se joua de ces 
dilïicultés. A cette époque il avait presque 
délaissé le lavis de jadis pour le dessin à la 
plume, qu'il traitait d'une façon tout à fait 
à lui, rappelant le procédé de la gravure. Mais 
ce qui pouvait paraître un charmant délas- 
sement, et pour certains artistes, d'une habi- 
leté consommée, était devenu pour lui — qui 
eût pu s'en douter? — une nouvelle victoire 
de 80 n énergie. Il n'avait pas quarante ans 
lorsqu'il fut atteint de la crampe des écri- 
vains; il trouva alors le moyen de guider 
avec la main gauche les mouvements de la 
main droite qui tenait la plume ; et grâce à 
ce tour de force, malgré lu dilliculté et par- 



KKNMiS ET BOHDEAUX 



foi» une vive souffrance, il continua d'écrire 
et de dessiner. Sa belle écriture, seulement 
un peu alourdie, mais restée si régulière, et 
les paysages de ses albums, qui allèrent se 
perfectionnant encore, ne peuvent révéler 
cette épreuve et l'effort de volonté qui la do- 
mina. 

Presque chaque année, Pierre Duhem fit 
une excursion soit seul, soit en compagnie 
d'un ami, le plus souvent avec M. Ëdouard 
Jordan, une fois avec M. Charles Barrois, 
avec lequel il revit une dernière fois les côtes 
de la Bretagne, ou bien avec l'abbé Pauton- 
nier qui fut le compagnon d'une de ses courses 
dans les Pyrénées. Sa façon de voyager était 
toujours la même : il gagnait en chemin de fer 
un point de départ propice, d'où il s'en allait 
à pied, sac au dos, son légendaire bâton ferré 
en main, mode d'excursion renouvelé de 
Tôpffer et de ses Voyages en zigzag. Il n'a 
jamais pratiqué la bicyclette, et n'aurait 
certes pas goûté le tourisme en automobile. 
Son constant besoin d'approfondir toute chose 
l'amenait, même en voyage, à chercher la con- 
naissance parfaite du pays qu'il visitait, l.a 
vue superficielle, rapide, par la grand'route, 



piF.nni- ijuhum 

ne pouv ait le satisfaire : l'étape à pied, p ar 
les sentiers et les chemins muletiers, les repas 
ou le gîte demandes au hasard de la modeste 
auberge d'un humble village, ignoré des itiné- 
raires, voilà qui le ravissait. Il y découvrait 
ainsi le vrai visage, aux multiples aspects, de 
la France, et s'il ne visita ainsi que peu de 
contrées, et chaque année dans un rayon 
restreint, il les connaissait dans la perfection. 
De même, il n'aimait pas la photographie; 
cette représentation optique de l'objet n'avait 
pas le don d'évoquer pour lui le souvenir que 
la précision de son crayon ou de son pinceau 
savait fixer, dette impression matérielle que 
peut seule donner la meilleure photographie 
ne valait pas, selon lui, le plus humble croquis 
où l'auteur a mis un reflet de sa pensée à lui ; 
où, avec l'âme du paysage, nous retrouverons 
le sentiment de la sienne. Remarquons, en 
passant, que, par une pente qui lui était 
naturelle, il abandonnait toujours ce qui 
était aisé et donnait le moindre mal : la grand'- 
route et le Kodak !... 

Il visita ainsi, après certains coins de la 
Belgique et de la Bretagne, l'Auvergne, le 
Périgord, le Pays basque, les Pyrénées, les 



nlîNNES ET BOIIDF.AUX 



111 



Corbière», les Cévennes, le Languedoc méri- 
dional et une petite partie de la Provence, 
prenant les sentiers ignorés et les chemins de 
traverse, dessinant tout ce qui lui plaisait, 
faisant parler les gens au hasard des ren- 
contres, et rapportant de ces randonnées, 
avec des albums remplis, qu'on feuilleterait 
l'hiver au coin du feu, une foule de souvenirs 
qui feraient la joie des siens. Il riait de si 
bon cœur en racontant ses mésaventures de 
touriste ; tel cet aubergiste qui, le prenant 
pour un chemineau de mauvaise mine, au 
soir d'une longue étape, lui avait refusé le 
gîte. Il ne résistait jamais à la joie de faire 
quelque bonne gaminerie, comme sa réponse 
à une garde-barrière méfiante qui lui avait 
demandé à un passage à niveau qui il était : 
« Ne le dites pas, ma brave femme ! Je suis 
l'assassin de M. Carnot ! » Une autre fois, 
dans les Pyrénées, il avait franchi la frontière 
pour prendre un dessin, quand il se heurta à 
un poste de douaniers espagnols auxquels son 
album parut suspect ; ils jugèrent devoir en 
référer au brigadier ; mais celui-ci faisait la 
sieste et ses subordonnés curent toutes les 
peines du monde à le tirer de son sommeil 



H J PIERRE ni HEM 

dont il s'éveilla do fort méchante humeur. 
Maie quelle fut la surprise des douanier» de 
ne plus voir leur prisonnier, qu'ils avaient 
laissé seul quelques pas plus loin !... Le pri- 
sonnier, subrepticement, était reparti et le 
voilà qui leur envoie, un moment après, du 
sol français, d'ironiques saluts ! Les malheu- 
reux douaniers étaient d'autant plus penaudt 
que le brigadier, croyant à une mauvaise 
plaisanterie, gesticulait, furieux, s'en prenant 
à eux de sa sieste interrompue... 

Si Pierre Duhem mettait les vacances à 
profit, ce n'était, on le comprend bien, qu'une 
détente dans la vie de ce grand travailleur. 
Ce qui comptait, surtout, c'était son enseigne- 
ment, le développement des théories de la 
thermodynamique générale dans les diverses 
branches de la physique. 

.Nous avons vu ce qu'avait été, dès ne» 
débuts, hou enseignement à Lille. Il arrivait 
à Bordeaux dans toute la maturité de son 
esprit, avec le désir de grouper autour de lui 
de nombreux disciples. Il y avait eu lui une 
•i graude ardeur de vie, une telle expansion 
de travail, que nous allons voir ce Parisien, 
qu'où exile en province, se faire décentralisa- 



ni:NNKS f.t nonnKAUx 1 

leur, et contribuer mieux que tout autre à 
l'essor de l'Université de Bordeaux. C'était 
alors une tradition que le» thèses préparées 
dans les Facultés des villes de France fussent 
soutenues à la Sorbonne ; il fut le premier 
à réagir contre cet usage, et à rendre aux 
Facultés provinciales l'honneur de décerner 
le grade de docteur. 

Nous avons vu que, sous sa direction, ses 
élèves de Lille préparaient des thèses; or, 
c'est à Bordeaux qu'ils viendront les soutenir. 
Pierre Duhem tente même, à cette occasion, 
d'intéresser l'élite du public bordelais à la 
vir de son Université ; dans un article paru 
à la Revue philonialique de Bordeaux et du Sud- 
Ouest, le 1 er uvril 18!»8, il rend compte de la 
fête intellectuelle dont la l 'acuité des Sciences 
n, quelques semaines auparavant, été le 
théâtre, et quel espoir en naissait pour 
l'avenir : 

« ...Le groupement en Universités de nos 
Facultés provinciales a été pour elles une sorte 
de fécondation ; un frémissement les agite, 
signe précurseur d'une vie nouvelle et plus 
intense. Que sera cotte vie? Comment évo- 
luera le germe dont les premiers contours se 
8 



dessinent à peine? Quelle forme mouleront 
ces organes parvenus à la pleine vigueur et 
au complet développement. Bien téméraire 
celui qui l'oserait prédire ; mais bien peu sou- 
cieux de l'avenir intellectuel du pays celui 
qui ne suivrait pas avec anxiété ces tentatives 
encore timides, ces transformations encore 
obscures dont sortira la science française de 
demain. 

« Parmi ces essais pour rompre en visière 
avec les préjugés du passé, c'en est un digne 
d'attention que TeHort tenté par diverses 
Facultés provinciales : Lille, Lyon, Bor- 
deaux ; amener les candidats au doctorat ès 
sciences ou ès lettres à présenter leurs thèses 
là où se trouvent des juges particulièrement 
compétents, là où fleurit l'école scientifique 
à laquelle les rattache la discipline qui a guidé 
leurs recherches. » 

Ainsi, MM. Monnet, Pélabon, .Marchis, Le- 
noble soutinrent leurs thèses à la Faculté 
des Sciences de Bordeaux. Pierre Duhem, 
lorsque le protocole de ce suprême examen fut 
discuté au Conseil de l'Université, insista 
pour que le jury revêtit la robe de profes- 
seur, renouant ainsi une vieille tradition, et 



RKNNF.S F.T nORDF.AIJX \ | fl 

allirmant, par l'appareil extérieur, l'impor- 
tance d'une soutenance de thèse. 

L'Université de Bordeaux allait encore 
bénéficier de l'estime dans laquelle les savants 
étrangers tenaient l'œuvre de son professeur 
de physique théorique. 

Jusque vers 1887 le grade de docteur avait 
été réservé, en France, aux seuls candidats 
déjà pourvus des diplômes français de la 
licence et du baccalauréat. Les universités 
allemandes, au contraire, d'esprit beaucoup 
plus accueillant, reconnaissaient aux jeunes 
savants étrangers, qui venaient suivre l'en- 
seignement de tel ou tel maître, l'équivalence 
des examens de leurs pays, avec ceux d'Alle- 
magne ; et deux ans sullisaient généralement 
pour qu'ils revinssent chez eux avec le grade 
de docteur en philosophie. Aussi, du monde 
entier, venait-on suivre les cours des profes- 
seurs allemands, travailler dans leur labora- 
toire, s'initier à leurs méthodes, remportant 
avec le titre de docteur un esprit pétri de 
culture germanique. Certains esprits clair- 
voyants aperçurent le péril qu'il y avait, 
pour le savoir humain, à délaisser la pensée 
française ; ils demandèrent, et finirent par 



llfi 



obtenir, la création du grade d<> docteur d'Uni, 
versité, auquel dos étrangers pourraient accé- 
der dans des conditions que chaque Univer- 
sité aurait à déterminer. 

Or, le nom de Pierre Duhem était particu- 
lièrement en honneur aux États-Unis, patrie 
de J . Willard Gibbs, le génial auteur del'Equi- 
libre des systèmes chimiques, où prenait nais- 
sance cette science nouvelle de la Mécanique 
chimique, développée et perfectionnée en 
France par celui-là même dont un jeune pro- 
fesseur américain venait suivre les cours. 
M. Paul Saurel, professeur au Collège de la 
Cité de New- York, sur le conseil de ses maîtres 
deCornell University s'embarquait donc pour 
Bordeaux. Il suivit pendant quelques mois 
l'enseignement de Pierre Duhem, qui l'encou- 
ragea à continuer l'œuvre de son illustre 
compatriote, et le 28 juin 1900 il présentait, 
à la Faculté des Sciences, une thèse remar- 
quable Sur l'équilibre des systèmes chimiques. 

C'est ainsi que l'enseignement d'un tel 
maître faisait honneurà l'Université à laquelle 
il appartenait ; on pouvait vraiment dire que, 
malgré l'opposition de la science ollicielle en 
France, il y avait une école de Bordeaux et 



que les travaux qu'elle inspirait s'imposaient 
au monde savant par leur seule valeur. 

Si nous voulons connaître quels «ont, vers 
cette époque, les sentiments de ce jeune 
maître, qui a déjà derrière lui une œuvre 
considérable, et qui voit s'étendre à l'infini 
le champ de ses recherches ; si nous voulons 
avoir un écho de cette ardeur intellectuelle, 
nous le demanderons à une lettre dont la 
copie est venue jusqu'à nous. Elle était 
adressée à l'illustre savant hollandais, Van 
t'MolT, le créateur de la Chimie-Physique, qui 
fêtait ses vingt-cinq ans de professorat. 
N'évoque-t-clle pas à son insu, cette lettre, 
le rêve qui avait pu hanter parfois l'imagina- 
tion du jeune professeur de Bordeaux?... 
Dénué, pour lui-même, de toute ambition, il 
était cependant conscient de l'importance de 
l'œuvre scientifique qu'il édifiait ; il était en 
droit de la voir « grosse de l'avenir ! » 

« Hnrclcnux, le 20 ikrembre 1899. 
« Monsieur et très honoré collègue, 
« Vous avez intitulé une de vos œuvres : 
Dix ans flans l'histoire d'une théorie, .le vou- 



118 



PIF.nnK D1HKM 



drais avoir assez de talent pour écrire un livre 
que j'intitulerais : Vingt-cinq ans de la vU 
d'un savant. J'aimerais à peindre l'émotion 
de l'étudiant qui inaugure sa vie intellectuelle 
dans une théorie presque inaperçue, et cepen- 
dant grosse pour lui de l'avenir ; les premières 
découvertes amoureusement couvées dans le 
laboratoire, puis lancées avec un mélange 
d'audace et de crainte, dans le monde scien- 
tifique, souvent si indiilerent, parfois si mal- 
veillant au nouveau venu ; l'idée, semblable 
à une petite graine emportée par le vent, qui 
germe, se développe et devient un arbre 
immense et chargé de fruits ; les disciples se 
pressent en foule autour du jeune maître, 
avides de se nourrir de sa pensée ; la gloire qui 
se lève alors, qui grandit et s'étend ; un nom 
naguère ignoré, redit dans tous les pays du 
monde ; les nations les plus ficres de leur su- 
prématie intellectuelle se disputant l'homme 
de génie qu'elles n'ont pas vu naître ; la patrie 
enfin rendant en acclamations à son enfant 
l'éclat qu'elle reçoit de lui. 

a Ces vingt-cinq ans, monsieur, vous venez 
de les vivre et, dans le triomphe qui les cou- 
ronne aujourd'hui, vous goûtez la joie la plu» 



pure qu'on puisse rêver. Conquérant paci- 
fique, vous avez donné la vie intellectuelle à 
ceux que vous avez conquis et ce sont eux 
qui forment aujourd'hui votre cortège. 

« Je suis de ceux que vous avez conquis, et 
je voudrais être de ceux qui, au Livre d'or 
de la Hollande, au livre où rayonnent les 
noms de Huygens et de Rembrand, inscrivent 
le nom éblouissant de Van t'Uofl ! » 

Mais hélas, après cette lettre enthousiaste, 
quelle tristesse se dégage de celle qu'en 1901 
il écrira à M. Liard, directeur de l'Enseigne- 
ment supérieur ; elle va être l'écho de toutes 
les déceptions de Pierre Duhem à cette 
Faculté des Sciences de Bordeaux, à laquelle 
il avait tant donné de lui-même, espérant lui 
inculquer la vie intellectuelle qui l'animait 
et qu'il avait vue s'épanouir à Lille. 

« Bordeaux, 3 juillet 1901. 
« Monsieur le Directeur, 
« Lorsque vous m'avez fait l'honneur de 
me nommer à Bordeaux, j'hésitais à accepter : 
« M. Duhem devrait comprendre, avez-vous 
dit, à ce moment, à M. Tannery, que c'est le 



120 



PIEBHE ni HEM 



chemin de Paris. » Sur ce chemin, je viens de 
faire une marche de sept années. Jusqu'ici, 
je ne me suis jamais plaint de sa longueur, et 
je n'ai rien fait pour l'abréger. Deux fois j'ai 
été sollicité par diverseB personnes de faire 
acte de candidat : lorsque la mort de M. Tis- 
serand, puis la mort de M. J. Bertrand ont 
amené les vacances de la chaire de mécanique 
physique à la Sorbonne et de la chaire de 
physique mathématique au Collège de France ; 
je n'ai pas voulu suivre ce conseil, et je me 
suis rangé de bon cœur pour laisser passer 
mesaînés,MM. Kœnigs et Brillouin ; je n'ai pas 
voulu non plus, malgré la supériorité non dou- 
teuse de mes titres sur ceux des candidats, de- 
mander le cours de chimie physique qu'avait 
occupé .M. Robin ; je comprenais que certaines 
polémiques, qu'il avait été de mon devoir de 
soutenir, et sans lesquelles renseignement fran- 
çais ne serait peut-être pas entré dans les véri- 
tables voies de la Mécanique chimique, ren- 
daient difficile ma nomination (1). Mais au- 
jourd'hui je crois pouvoir, sans forfanterie, 
considérer que mon tour est venu, et je viens 

Ml Opposition certaine de Berlliclul ù ici te noniina- 



III'NNKS ET BORDEAUX 121 

vous demander de songer à moi lorsqu'un 
poste auquel je sois propre se trouvera vacant. 

« Je ne me ferai pas moi-même juge de mes 
titres dans l'enseignement. Je me permettrai 
seulement de vous rappeler que dans l'espace 
de cinq ans, huit thèses de doctorat, issues de 
cet enseignement, ont été soutenues à Bor- 
deaux par MM. Monnet, Pélabon, Marchis, 
Turpain, Saurel, Lenoble, Chevallier, Caubet. 
M. Saurel était venu de New- York pour 
suivre mes leçons. Je n'apprécierai pas da- 
vantage mes travaux scientifiques ; dans la 
seule année 1900, l'Université Jagellonne de 
Cracovie, en me conférant le doctoral honoris 
causa à l'occasion de son cinquième cente- 
naire, la Société hollandaise des Sciences de 
llaarlem, en me donnant le titre d'associé 
étranger, enfin l'Académie des Sciences, en 
me nommant correspondant dans la section 
de mécanique, ont rendu à mes- travaux un 
témoignage que vous jugerez sans doute suf- 
fisant. 

« Ce qui m'a aidé à attendre jusqu'ici que 
vous vouliez bien m'ouvrir une des chaires 
de la capitale, c'est mon vif désir de me rendre 
utile à l'Université buidelai.se et à sa Faculté 



122 



des Science». Au Conseil de l'Université, j e 
me suis fait le défenseur d'un grand nombre 
d'initiatives et j'ai eu la joie de contribuer au 
succès de plusieurs, jusqu'au jour où l'invrai- 
semblable cl injuste violence de M. Bizog 
m'a obligé à sortir de ce Conseil ; à la Faculté, 
je n'ai cessé de multiplier les leçons de toute 
espèce bien au delà de ce qu'exigeait mon 
devoir professionnel, de propager une foule 
de doctrines qui n'avaient jamais pris place 
dans l'enseignement, de stimuler le zèle de 
nos jeunes travailleurs. Aujourd'hui, je suis 
obligé de constater avec douleur que mes 
ciïorts seraient vains désormais et que la 
Faculté des Sciences de Bordeaux entre dans 
une irrémédiable décadence... 

« Aussi la population scolaire disparaît-elle 
rapidement. Cette année M. Marchis et moi 
avons dû donner tous nos cours de licence 
devant un seul étudiant et nous ne savons si 
l'année scolaire prochaine ne nous laissera pas 
devant des bancs vides. 

a Si, du moins, à défaut de candidats à la 
licence et à l'agrégation, il nous restait la pos- 
sibilité de presser nos prépara leurs et nos chefs 



HENNES ET BORDEAUX 



123 



de travaux vers le doctorat ! Mais ceux dont 
le cerveau, vide d'idées, n'a jamais pu faire 
germer une thèse, ne songent qu'à arrêter 
l'impulsion donnée par quelques-uns d'entre 
nous. 

« Hier, quelques-uns de nos chefs de tra- 
vaux, docteurs et chargés depuis plusieurs 
années de donner des conférences complé- 
mentaires, demandaient à recevoir le titre 
de « chargés d'un cours complémentaire », 
qui, sans accroître leur traitement, leur eût 
permis, du moins, d'entrer olliciellcment dans 
le corps enseignant de la Faculté. A leur tête 
se trouvait M. C.aubet, dont les conférences 
de physique sont un des étais qui empêchent 
le P. C. l\. de crouler. M. Caubet a soutenu 
récemment une thèse d'une grande impor- 
tance et la soutenance a été exceptionnelle- 
ment brillante. Le Conseil de la Faculté, 
malgré les efforts de quelques-uns d'entre 
nous, n'a même pas voulu examiner les titres 
de ces messieurs, et a décidé qu'aucune dé- 
marche de nature à introduire de nouveaux 
membres à l'Assemblée de la Faculté ne serait 
tentée. 

« Ce vote, dicté par de mesquines considé- 



124 



PIKRRF. DUHKM 



rations électorales, a mis le ooinble aux dé- 
goûts que me cause l'état actuel de la F'aculté 
des Sciences de Bordeaux. Il m'a décidé à 
m'adresser à vous, à vous supplier de m'ap- 
peler sur un théâtre où mon activité puisée 
produire quelque effet utile, avant que cette 
activité n'ait été tuée par le découragement.» 

Il est douloureux de penser, if est. cruel, 
qu'un aussi poignant appel n'ait pas été en- 
tendu. Pierre Duhem ne fut nommé ni à 
Paris, ni ailleurs. Du moins cette lettre 
montre-t-elle toute son ardeur de professeur, 
combien il voyait grand, et quels immenses 
services il eût pu rendre à l'enseignement de 
la Physique en France, dans une chaire pari- 
sienne. Elle le fait aussi mieux connaître, car 
ce serait une grande erreur d'imaginer un 
Pierre Duhem, savant méditatif, travaillant 
dans le silence de son cabinet ; l'étendue de 
son œuvre, le temps qu'a dû prendre un pareil 
labeur, pourraient donner de l'auteur cette 
idée. A la vérité, l'auteur se doublait d'un 
homme d'action. Sa production scientifique, 
historique, philosophique, représente l'emploi 
de ses matinées, quelquefois de ses soirées; 
ses après-midi appartiennent à la Faculté, 



à ses étudiants, et malgré leur petit nombre, 
il multipliait les leçons aux auditeurs de ses 
cours publics, aux préparateurs et aux chefs 
de travaux pour lesquels nous venons de le 
voir plein de sollicitude, et qui travaillent 
sous sa direction. Débordant d'activité, 
d'idées, de vie, il tente de donner à la Faculté 
des Sciences de Bordeaux l'impulsion pour 
l'essor qu'il voudrait lui voir prendre ; il se 
heurte à la mauvaise volonté, à la routine, au 
laisser faire, à la paresse et parfois à la ja- 
lousie. Plus tard, voyant tout eiïort stérile, le 
découragement qu'il redoute viendra ; on ne 
le verra plus guère à la Faculté, en dehors de 
ses heures de cours, et c'est à sa table de 
travail que toute l'activité qui réside en lui, 
toutes les idées de son cerveau fécond, s'épan- 
cheront en ces ouvrages des dernières années 
qui surprennent autant par leur étendue 
que par leur érudition et la diversité des 
sujets. 

Mais, quelles raisons vraiment ont pu être 
invoquées pour maintenir dans un exil aussi 
injustifié un maître que les Universités étran- 
gères se seraient disputé? On donna im pré- 
texte, on l'accusa de faire de la politique ! 



fjfi Pii-nni- imhkm 

C'est de M. l.iard lui-même, quelques mois 
après la lettre qu'on a lue plus haut, qu'il en . 
tendit ce reproche. Il en sourit : « Moi, fai rc 
de la politique ! répondit-il, mais la seule poli- 
tique que je fasse c'est de donner tous les 
quatre ans ma voix à un candidat qui n'est 
jamais élu ! » Ce qu'on n'osa pas lui dire, 
et que Pierre Duhem savait bien, c'est qu'en 
maintes occasions il avait fait de la politique 
française, ce qui n'était pas précisément faire 
de la politique gouvernementale, celle qui fait 
arriver ! 

Nous voici arrivés au point de nos souvenirs 
où nous devons démentir bien haut l'alléga- 
tion absolument fausse que Pierre Duhem 
eût été, à aucun moment de sa vie, « favorable 
aux idées de la démocratie chrétienne ». Cela 
a été écrit, et cela l'eût mis hors de lui. Il est de 
notre devoir de relever cette erreur et d'y 
apporter le témoignage contraire le plus 
formel. La vérité n'a rien de secret, Pierre 
Duhem ne s'étant jamais caché d'être très 
anti-démocrate et anti-républicain ; il avait 
été élevé par une mère, fervente légitimiste, 
dans l'horreur de la République, et jusqu'à 
son dernier jour il ne changea pas d'opinion. 



IIF.NNKS F.T nOIlDKAI.X 127 

Nous en appellerons du reste à deux témoi- 
gnages : le premier nous fut envoyé par le 
docteur Récamicr. Son ami Duhem est encore 
sur les bancs du collège ; une liste circule, où 
chacun inscrit ses opinions politiques ; « il 
s'y inscrit, nous dit Récamicr, comme roya- 
liste. » Voici pour la prime jeunesse ; et voici 
maintenant pour l'âge mûr, qui fut pour lui 
le soir de la vie. Nous tenons ce second témoi- 
gnage de M. Albert Dufourcq, cet ami si sûr 
des dernières années. « Je possède encore, 
nous dit-il, un livre que Duhem m'a prêté : 
c'est le Dilemme de Marc Sangnier de Charles 
Maurras. Il se disait tout à fait d'accord av ec 
Maurras sur la démocratie chrétienne. » 

Pour ce patriote, la République resta d'ail- 
leurs toujours marquée de la tache originelle 
du 4 Septembre. Il fut donc un insoumis au 
Ralliement ; même bien plus tard, le souvenir 
de ce mouvement et les funestes consé- 
quences, dont il trouvait que la France l'avait 
payé, avaient le don de l'exaspérer. Lorsqu'il 
ne traitait pas les « ralliés » d' « arrivistes » 
il avait encore pour eux cette boutade : 
« Quand le bateau fait eau et va couler, les 
rats en sortent... et les catholiques y entrent ! » 



Il est aussi faux de prétendre qu'il n'eut 
pas d'opinion politique. Lui ! avec son carac- 
tere vigoureusement indépendant, sa débor- 
dante vitalité et l'intérêt passionné qu'j| 
portait à tout, ainsi que le goût de la lutte et 
de la polémique, il eût été indifférent aux 
choses de la politique, citoyen oublieux des 
affaires de son pays ! Quelle absurdité, et 
quelle lacune peu croyable dans une vie si 
équilibrée, si pleine, si complète. Là encore, 
sa fille sera son témoin, en se rappelant que 
de tout temps son père l'a mise en garde 
contre le mythe de « la bonne République » 
et l'utopie du suffrage universel, en lui appre- 
nant que les théories politiques, comme les 
théories physiques, se jugent selon les règles 
du bon sens et de la logique, à la lumière des 
faits et du contrôle de l'expérience. Pour lui, 
il est certain que 1' « expérience République » 
fut le critérium de sa théorie politique. Ce 
même sens critique, ce même jugement soumis 
à l'expérience le gardait de souhaiter une res- 
tauration bonapartiste, bien qu'il eût une très 
vive admiration pour le génie de Napo- 
léon I er et un véritable enthousiasme pour lei 
gloires militaires d'alors. 



H avait connu el partagé, dans sa jeunesse, 
l'espoir incarne dans la personne du comte de 
Chambord, qu'on appelait déjà Henri V. Cet 
espoir trompé lui avait laissé une amère dé- 
ception. Cette autre expérience lui avait fait 
concevoir combien une restauration monar- 
chique, conforme à ses sentiments, était 
chose difficile, comme la suppression de ce 
suffrage universel qu'il abhorrait. La réalisa- 
tion lui en semblait donc lointaine, et subor- 
donnée à une sorte d'appel de la nation au 
roi qui unirait de nouveau l'un à l'autre et 
qui renouerait pour l'avenir une tradition 
abolie depuis un siècle, mais cet avenir 
souhaitable lui paraissait appartenir à un 
temps éloigné et incertain ; son réel pessi- 
misme politique l'incitait d'ailleurs beaucoup 
plus à critiquer le gouvernement contempo- 
rain qu'à s'attarder à l'espoir de cet avenir 
hypothétique. Four Pierre Duhem, rien n'était 
superficiel, et ses convictions n'étaient pas 
simplement fondées sur ses réflexions ou son 
expérience personnelle ; il avait eu recours 
au témoignage de l'histoire ; admirateur de 
Fustel de Coulanges il l'était aussi de Taine, 
et déniait à quiconque n'avait pas lu les Ori- 



130 



PIF.nUF. m HEM 



gines de la France contemporaine le droit de 
dire son mot sur la politique. Mais, s'il avait 
des convictions, et s'il ne les cachait pas j| 
n'avait en revanche rien d'un partisan. : l a 
tâche immense qu'il avait entreprise suffisait 
bien à remplir sa vie, et du reste il aimait 
l'adage : « A chacun son métier ! » 

Mais là où nous allons le retrouver mili- 
tant, avec toute l'ardeur et toute l'intransi- 
geance qu'il mettait au service de ce qu'il 
jugeait son devoir, c'est à l'heure de l'affaire 
Dreyfus. Et ce fut sûrement son attitude de 
patriote passionné qui fut jugée quand plus 
tard on lui reprochera sottement de faire de 
la politique. Il était évident que ce Français, 
si pleinement, si totalement Français, qui 
aimait son pays presque avec dévotion, que 
l'indignation donc, de ce Français serait 
grande contre tant d'intellectuels fourvoyés 
dans le camp des adversaires du pays; son 
nom paraît donc sur une des premières listes 
de la Patrie française, à la suite des Barrés 
et des Jules Lcmaître. Il est tout vibrant; 
que de lectures de journuux, que de commen- 
taires eiiHanunés le soir, au dîner, cuire la 
mère et le fils, que sa fille, tout enfant, maii 



IIKNNKS ET BORDEAUX 



131 



sentant l'heure grave, écoute avidement! 
Admirateur de Drumont, lecteur de la pre- 
mière heure de la Libre Parole, il la lisait 
alors, titre déployé, dans les paisibles rues de 
Bordeaux... au grand scandale de certains de 
ses collègues, ce qui l'amusait beaucoup ! 

Vers ce moment mourut M. Couat, recteur 
de l' Université de Bordeaux. Dans un dis- 
cours, au cimetière, le doyen de la Faculté 
des Lettres, M. StapfTer, risqua au sujet de la 
fameuse « affaire » une allusion injurieuse 
pour l'armée, et cela en présence du général 
Delavigne, commandant le corps d'armée de 
Bordeaux. D'un : « Assez! «impérieux Pierre 
Duhem lui fermait aussitôt la bouche ; puis 
s'avançant vers le général Delavigne il lui 
serrait la main et quittait le cimetière suivi 
de plusieurs de ses collègues. Ces messieurs, 
le lendemain, allaient faire, tous ensemble, 
au commandant du corps d'armée, une visite 
d'excuses et de protestation. Le gouverne- 
ment, probablement à regret, dut sévir contre 
le doyen dreyfusard : il fut blâmé et sus- 
pendu pour six mois. « Six mois de vacances 
payés, pour avoir insulté l'armée ! » dira 
Pierre Duhem... 



132 



PIERRE Ui'BBI 



Quant à lui-même, cette intervention, cer- 
tainement jugée intempestive dans le mon( j e 
officiel, allait lui valoir un autre traitement. 
Le successeur de M. Couat à la tète de l'Aca. 
démie de Bordeaux, passait pour franc-ma- 
çon ; il sembla obéir à des instructions reçue» 
en vue d'éliminer le professeur trop patriote: 
à la première réunion du Conseil de l'Uni- 
versité une inexplicable et insolente sortie 
du nouveau recteur amenait Pierre Duhem 
à donner sur l'heure, et avec éclat, sa démis- 
sion. Le recteur ne désarma pas et chaque 
année Pierre Duhem voyait son nom rayé 
de toutes les promotions au choix malgré les 
votes favorables du comité consultatif, on le 
laissait professeur de 4 e classe à 6 000 franc» 
de traitement. Le 30 juillet 1900, l'Académie 
des Sciences le nommait correspondant dant 
la section de mécanique. Cela lui causa une 
vraie joie ; c'était un dédommagement à 
toutes les mesquineries olliciclles et l'opi- 
nion sur son œuvre, de la part de certaini 
académiciens, dont témoignait cette distinc- 
tion, ue lui fut pas indifférente ; et puis, 
ce fut une si grande fierté et un si grand 
bonheur pour la mère, que le (ils en fut en- 



I1KNNKS F.T nORDF.AlîX 



133 



corc réjoui. « .le me moque de l'Institut! » 
s'écriera, en apprenant la chose, le recteur 
sectaire ; et le» brimade» continueront. Pierre 
Duhem en rira ! Comment atteindre cet 
homme désintéressé qui n'a en vue que sa 
science, qui est au-dessus et en dehors de 
toute considération d'intérêt, et qui n'at- 
tend aucun bout de ruban rouge? N'a-t-il 
pas lui-même prévenu son doyen, à la Fa- 
culté, qu'il était inutile de le présenter pour 
la Légion d'honneur car, s'il était décoré, il 
refuserait! En 1908, M. Padé considère de 
son devoir de revenir à la charge : 

« Bordeaux, le 7 mai 1908. 
« Mon cher ami, 
« Au printemps revient l'époque des pro- 
positions pour distinctions honorifiques. Es- 
tu revenu ù des sentiments meilleurs à l'égard 
de la Légion d'honneur? Il n'en est aucun 
parmi nous qui mérite autant que toi de 
l'obtenir, et il m'est véritablemut pénible 
de ne pas te proposer avant tout autre : il 
me semble que je faillis à un devoir. Facilite- 
moi la tâche en m'iiutoriuunt ù te pro- 



134 



P1F.RRF. 1)1' H KM 



poser : je t'en serai vraiment reconnaissant.! 

Mais Briand était alors ministre de l'I ng . 
traction publique, et jamais Pierre Duhem 
n'eût accepté de voir cette signature méprisée 
au bas du décret le faisant chevalier de la 
Légion d'honneur ; il s'empressait d'envoyer 
à son doyen la réponse suivante : 

. Bordeaux, le 8 mai 190$). 
c Monsieur le doyen, 

« Je saisis avec empressement l'occasion 
de vous répéter par écrit ce que j'ai eu l'hon- 
neur de vous dire verbalement il y a quelques 
mois. Je vous serai très reconnaissant de ne 
pas me proposer pour la Légion d'honneur. 
En effet, si celte distinction m'était attribuée, 
mes principes m'obligeraient à la décliner. En 
ne me proposant pas, vous m'éviterez l'oc- 
casion d'un scandale que je ne souhaite pai 
de produire. 

■ S'il vous plaisait de faire déposer cette 
lettre à mon dossier, elle empêcherait que l'on 
put jamais donner une interpréta tion inexact* 
du fait que vous ne m'auriez pas présenté. 

« Je me tiens très houoré du désir que 



iiKNNKS et nonni-Atx 



135 



vous m'avez témoigné de me recommander 
pour la décoration et je vous prie de croire 
à mes sentiments très respectueux. » 

Il y eut encore chez Pierre Duhem une 
autre forme de patriotisme, sur laquelle noua 
devons insister, car elle fut plus rare, surtout 
à son époque, et dans le milieu universitaire : 
alors que tant d'esprits distingués étaient 
épris d'influences étrangères, admirateurs de 
la philosophie ou de la méthode historique 
allemande, de la littérature russe, de la 
culture anglo-saxonne, etc., lui, demeurait 
un cerveau qui pensait français; non par 
parti pris, ni par mépris des autres, mais 
parce qu'il trouvait naturel de rester soi- 
même, qu'il estimait que la France n'avait 
rien à envier à ses voisins, et qu'il jugeait 
pernicieux cet engouement servile d'un si 
grand nombre de ses contemporains pour 
toutes les doctrines nées à l'étranger. Ses 
conférences sur fa science allemande (1) ne sont 
pas de la « littérature de guerre » ; la guerre a 
été seulement pour lui l'occasion d'insister 
»ur un sujet qu'il méditait depuis toujours. 

(1) Pirrrv Duiitu, la Science allemande. Paria, Her- 
roann, 1915. 



MG pikrui-: m h.. m 

Il n'hésite pas à donner à la pensée français 
la première place dans le monde, car i| | a 
juge véritable héritière de la sagesse grecque • 
il lui reconnaît cet apanage du bon sens 
de l'intuition, de la mesure, en fin de cet esprit 
de finesse cher à Pascal, et sur lequel lui. 
même avait modelé le sien. Bien loin de copier 
les autres, ce sont ceux-là, s'ils veulent faire 
œuvre durable, qui doivent se mettre à l'école 
de la France, penser « à la française »... « \ 
bref délai, écrit-il, le savoir humain serait 
une Babel, si la France n'y maintenait le 
règne de l'esprit classique (1). » Ces frontières 
de l'esprit seront du reste plus larges que 
celles qui séparent les peuples ; l'admirateur 
et le continuateur do l'œuvre de Helmholtz 
ou de Rankine savait rendre pleine justice 
à la science étrangère quand elle savait se 
plier aux disciplines de la culture française, 
en y ajoutant d'ailleurs ses qualités propres. 
Il ne la trouvait jamais plus féconde. 

« Penser à la française » ne sera donc pas 
pour lui ignorer la science étrangère ; et là 

(I Pii-rre UriiFM, Un doctoral de l' Université de Bot- 
deauj . • Revue philmnaliqui- île Iti.rilcuiix et du Sud- 
Ou. hI », 1" w|)U-nibr<- 11)00. 



HF.NNRS ET HORDKAUX 



137 



plusqu'aillours, 9on patriotisiric sera vigilant. 
Déjà, en 1899, il réclamait une réforme de 
l'enseignement de la chimie ; la France, di- 
sait-il, se trouvant en retard sur ce qui était 
déjà organisé en Allemagne ou en Hollande. 
Il concluait (1) : 

« Le programme que nous venons de tracer 
est un minimum qu'il n'est que temps de réa- 
liser. Qui fera les sacrifices — d'ailleurs 
modérés — nécessaires à sa réalisation? 
D'abord l'État. En France, l'État a fait 
sien, presque entièrement, l'enseignement 
supérieur ; les droits qu'il s'est réservés en- 
traînent des devoirs ; c'en est un, et des plus 
impérieux, d'assurer l'expansion d'une doc- 
trine aussi importante à la science qu'à l'in- 
dustrie. Ceux qui, chargés des intérêts de 
l'enseignement français, ont permis aux équi- 
valences d'enrayer le développement de 
la chimie organique en France, ont commis 
une faute qui nous coûte cent millions par 
an ; que l'on ne commette pas aujourd'hui 
une faute semblable ! Obtenir du Parlement 
les crédits, peu élevée d'ailleurs, qui assure- 

(1) P. 1Juiii:\i, Une science nouvelle : la chimie phy- 
tique, t Revue philomotique >. Bordeaux, 1H99. 



138 



raient la vie de notre enseignement chimiq Ue 
est une tâche digne de celui qui préside aux 
destinées de nos Universités... Q Ue l' 0n 
imite donc ce qui s'est fait à Nancy; q Ue 
les départements et les villes, que les Univer- 
sités et les particuliers fassent assaut de géné- 
rosité, convaincus que l'enseignement chi- 
mique, plus que tout autre, forge des arme» 
pour la guerre économique. » 

On a dit que son « originalité » était 
d'ignorer la littérature étrangère. Il était 
beaucoup trop simple, — et trop grand, — 
pour rechercher aucune originalité ; mais il 
n'était pas « snob », et comme il appréciait 
le bon sens et la clarté, il avait le courage 
de n'être pas « à la mode », d'avoir horreur 
d'un Tolstoï par exemple... et de le dire! 
Far contre, il aimait beaucoup Dickens qu'il 
avait lu et relu, je crois, en entier. 

Une nature aussi indépendante, un carac- 
tère aussi inflexible dans ses idées et dans ses 
convictions, ne rendaient-ils pas difficiles les 
rapports avec Pierre Duhem? Ce serait mé- 
connaître sa profonde bonté, sa parfaite cour- 
toisie, et le charme d'une politesse très 
u vieille l'rauce » avec liiquelle il accueillait 



HliNNKS ET BORDEAUX 139 

ou abordait tout le monde. S'il lui arriva 
parfois de paraître « pas commode », c'est 
qu'il avait à dévoiler quelque infamie ou à 
relever quelque injustice ; son caractère était 
essentiellement chevaleresque ; il ne transi- 
geait sur aucun principe d'honneur ou de 
justice, et surtout, s'il devait défendre les 
droits lésés d'un subordonné, ou d'un malheu- 
reux, il était terrible ! Mais, s'agissait-il de 
lui-même, il savait subir l'injustice avec un 
courage souriant, une gaieté, un entrain qu'il 
garda jusqu'à la fin; cette gaieté en. faisait 
l'ami des jeunes ; il restait à cinquante ans 
ce qu'il était jadis, aux vacances de Saint- 
Martin-du-Tertre, le boute-en-train de toutes 
les réunions, et les étudiants catholiques de 
Bordeaux ont gardé le souvenir de la joyeuse 
camaraderie de celui qui se nommait lui- 
même « un vieil étudiant ». 

Et c'est ainsi, qu'accueillant à tous, sa- 
chant gagner la confiance et mettre à l'aise, 
mais sans sacrifier ses convictions ou reculer 
d'un pouce sur le terrain qu'il occupait, cet 
antisémite garda toute sa vie, avec certains 
camarades israélites, d'affectueuses relations 
nouées à l'ftcole normale. De même, cet anti- 



PIKIIRK 1H HEM 

démocrate qui, à la sortie de la measc du 
dimanche, disait par gaminerie aux ven- 
deurs de l'Eveil démocratique de Marc San- 
gnier : « Quel malheurque vous ne vendiez p ai 
le Sommeil démocratique... je vous l'achète- 
rais de suite ! » faisait, dans la semaine 
ouvrir bien grande sa porte à tel ou tel jeune 
sillonniste embarrassé par une objection 
scientifique pour quelque conférence popu- 
laire qu'il préparait. 

Cette largeur de vues lui faisait entretenir 
avec beaucoup de ses collègues des rapporte 
cordiaux. Inflexible sur ses principes, et sang 
en rien abandonner, il était diflicile pour- 
tant de montrer plus de bonne grâce envere 
ceux qui, de bonne foi, ne pensaient pas 
comme lui. Son cabinet, à la Faculté, était 
contigu à celui d'un autre professeur, qui fut 
son élève, M. Caubet. Or, M. Caubet était 
protestant. Quand ils étaient là tous deux, 
ils avaient coutume d'ouvrir la porte de com- 
munication qui les séparait. Une sympathie 
réciproque, une certaine conformité de pen- 
sées sur les événements, leur faisaient prendre 
plaisir à échanger de temps à autre quelques 
uiotH : il arriva même parfois que le cours de 



HEISNKS KT BORDEAUX 



141 



la conversation amena le catholique et le 
protestant sur le terrain religieux, et si res- 
pectueux étaient-ils chacun des convictions 
et des croyances de l'autre qu'ils pouvaient 
poursuivre l'échange de leurs pensées, sans 
rien abandonner de leurs principes, mais 
sans que rien non plus, durant plusieurs 
années, ait jamais choqué ou blessé l'un des 
deux. 

La liberté absolue qu'il entendait garder 
pour ses opinions politiques et religieuses qui 
étaient à l'encontre de celles qu'en haut 
lieu on tenait en faveur, n'empêchait nul- 
lement Pierre Duhem d'être un bon serviteur 
de l'État, et d'accomplir avec une conscience 
sévère son devoir professionnel. Ses scrupules 
allaient même fort loin dans son souci de 
gagner honnêtement ses appointements uni- 
versitaires. Il regrettait les « pensions » de 
l'ancien régime qui permettaient à un écri- 
vain ou à un homme de science de vouer sa 
vie entièrement à ses travaux sans souci 
du pain quotidien. L'enseignement supérieur 
lui paraissait remplacer un peu les pensions 
d'autrefois ; c'est-à-dire que, pour ce travail- 
leur acharné, le petit nombre d'heures de 



pikhuf. nriinM 



cours, exigé des professeurs de Faculté 
devait être compense, pour ceux-ci, p ar |j 
soin et la nouveauté qu'ils y apportaient, el 
par des travaux personnels. L'étendue et le 
nombre de ses ouvrages pouvait mettre j a 
conscience en paix ; mais, bien loin que celle 
œuvre ait absorbé tout son temps, il m it 
jusqu'à la fin de sa vie, son enseignement au 
premier rang de ses devoirs, ne se contentant 
jamais de ce qui était obligatoire, multipliant 
les cours, et poussant le soin jusqu'à remanier 
et rédiger à nouveau certains chapitres de 
son cours de licence, par exemple, qu'il avaii 
cependant eu déjà l'occasion d'enseigner plu- 
sieurs fois. Difficile à satisfaire, il cherchailà 
apporter toujours plus d'ordre et de clarté. Ii 
prétendait qu'un courant mystérieux s'éta- 
blissait entre l'auditoire et le professeur et 
qu'il sentait s'il était compris et suivi. Sans 8e 
lasser il multipliait les explications et les 
exemples avec un tel don de clarté, qu'avec 
lui tout semblait aisé. Mais, que ses élèves res- 
tassent hésitants, c'était une raison pour lui 
d'accuser la méthode et de retoucher son 
cours. Cette besogne souvent ingrate, qui 
s'ajoutait à ses travaux, arrivait à le fatiguer; 



niJNNKS HT IIORDF.AUX 143 

mais à sa fille, qui s'en alarmait.il répondait: 
« Je ne veux pas voler mon traitement ! » 



Cette conscience professionnelle, ce don 
d'enseigner, qui était chez lui une véritable 
vocation, rendent encore plus inexplicable 
l'exil voulu dans lequel on le retint à Bor- 
deaux. Nous avons vu que la politique avait 
servi de prétexte ; mais fut-ce là la vraie 
raison, si le « chemin de Paris » qui s'ouvrait 
pour tant d'autres, se fermait systématique- 
ment pour lui? Sans craindre de nous tromper 
nous pouvons répondre : non. 

Et pourtant!... la vie avait semblé pro- 
mettre à Pierre Duhem un si bel avenir ! 
Entré le premier à l'Ecole normale supérieure, 
il avait été reçu le premier encore à l'agréga- 
tion ; et dans ce milieu d'élite intellectuelle, 
ses camarades étaient unanimes à reconnaître 
sa supériorité. Précoce savant, dès les der- 
nières années du collège il avait conçu le 
germe des théories de la physique auxquelles 
il allait vouer sa vie et attacher son nom. 
Ces théories voyaient le jour dans unethèse de 



144 



physique, le Potentiel tlwrmodynamique et set 
applications à la mécanique chimique et à 
l'étude des phénomènes électriques, q U *i[ p ré 
senta, ce qui ne s'était jamais vu, alors q u 'j| 
était encore à l'École normale. La thèse q u 'j| 
soumettait au jury exposait « cette théorie 
presque inaperçue, et cependant grosse pour 
lui de l'avenir » à laquelle l'amertume de ses 
propres souvenirs le fera songer quand, pl u> 
tard, il écrira au professeur Van t'Hoff. 

Dans ce premier travail, il appliquait, en 
eiïet, à l'étude des équilibres chimiques et 
des phénomènes de dissociations les mé- 
thodes déductives de la thermodynamique. 
En choisissant le sujet de sa thèse, il s'enga- 
geait dans le chemin que son maître J. Mou- 
tiers, lui-même élève de 1 lenri Sainte-Claire- 
Deville, avait commencé de frayer; mais ce 
chemin était gardé par Marcelin Berthelol, 
alors à l'apogée de sa puissance dans l'Uni- 
versité et dans l'État, qui s'était déjà attaché 
à résoudre les mêmes problèmes d'après le» 
méthodes de la therinochimie; or, les résul- 
tats qu'il en avait donnes, en proposant la 
règle connue sous le nom de principes du 
travail maximum, étaient erronés : certainei 



145 



réactions chimiques, dans certaines condi- 
tion», ne se conformaient pas aux déductions 
de cette règle. Au contraire, en appliquant la 
théorie du potentiel thermodynamique à 
cette même étude des équilibres chimiques, 
Pierre Duhcm arrivait cette; fois à coordonner 
dans un système absolument logique, et que 
rien ne venait contredire, l'ensemble des lois 
qui régissent ces phénomènes ; il frayait de 
plus la voie de la mécanique chimique, qui 
venait de naître, et donnait à cette science 
nouvelle une impulsion décisive. 

Tout cela aurait dû être plus que sullieant 
pour emporter les suffrages du jury de la 
Sorbonne et ouvrir au jeune docteur, qui 
présentait cette thèse remarquable, un bril- 
lant avenir. C'eût été mal connaître l'orgueil 
et l'omnipotence de Berthelot : une thèse qui 
venait contredire ses propres travaux et 
prouver l'erreur de ses théories ne pouvait 
être reçue en Sorbonne. Lé jury était présidé 
par Lippmann, lui-même adversaire de la 
Physique théorique telle que Pierre Duhem 
la concevait. On lui rendit son manuscrit 
avec refus d'imprimer. « C'est bien, répondit- 
il, je ne présenterai pas d'autre thèse de 
10 



146 



physique ! « Il concevait déjà dans sa pensée 
précoce les grandes lignes de son œuvre 
l'ensemble de ces théories de thermody na ! 
mique qui deviendraient l'énergétique gêné- 
raie ; il jugeait l'importance de ce système 
et les progrès qui pourraient en résulter en 
physique ; il ne pouvait admettre que IV 
gueil d'un homme, fût-il aussi puissant dans 
l'Université que dans le monde de la politique, 
pût entraverl'essor d'une théorie scientifique, 
Il tint bon, présenta une thèse de mathéma- 
tiques, qui fut reçue le 30 octobre 1888 par 
un jury de mathématiciens, et remarquée. 
Avec ce beau courage qui ne craignait rien, 
hormis les bassesses, il avait publié, étant 
encore à l'École normale, le Potentiel thermo- 
dynamique (1). 

« Ce jeune homme n'enseignera jamais à 
Paris, » déclara Berthelot. Ces paroles furent 
un verdict. Dès lors commençait cette lutte de 
trente années entre la Sorbonnc d'une part, 
et Pierre Duhem tout seul de l'autre. Il sera 
l'ennemi, l'homme dont on ne devra jamaii 

(lj I'. Ui iiFM, U Potentiel thermodynamique et m 
npplujitiuiut à Ut mi-clinique chimique, et aux phénomintt 
électriques, J'ari», llcnnuiiii, lHHIi. 



HF.NNKS KT nOUDHAliX 



147 



parler, dont on ignorera toutes les produc- 
tions, dont on taira toutes les découvertes, 
qu'on espérera décourager par ce silence et 
cet oubli ; qu'on aiïecte encore aujourd'hui 
de ne pas citer, quand telle phrase d'un ou- 
vrage paraît textuellement empruntée à l'un 
de ses livres. 

En le maintenant donc dans une Faculté 
de province, en le privant de l'autorité et 
de l'influence qu'une chaire en Sorbonne lui 
eût données, et de l'auditoire d'élite que son 
enseignement y aurait conquis, on ne com- 
mettait pas seulement une injustice person- 
nelle, mais la Fiance était encore lésée : elle 
perdait ce qu'un Pierre Duheni eût donné à 
Paris, mieux qu'à Bordeaux. La physique 
moderne ne se fût pas sans doute développée 
selon des orientations et des influences étran- 
gères ; le fondateur de l'énergétique eût fait 
école ; secondé dans la tâche surhumaine qu'il 
avait entreprise, celle-ci, après lui, eût été 
continuée. Par la hardiesse de l'invention, 
la prudence et le discernement de l'esprit de 
finesse, la rigueur de la logique, la clarté, et 
cet ordre admirable auquel elle tendait, 
toutes qualités inhérentes au génie français, 



148 



imkrrk m: m- M 



l'école énergétique se fût développée à côté 
de l'école atomistc ; et si, quelque jour, cer- 
laines théories présomptueuses sont obligées 
de revenir aux disciplines de sagesse de Pierre 
Duhem et de retourner en arrière au point 
où il laissa son œuvre, de ce grand retard 
les mémoires de Marccllin Berthelot et de 
Lippinann devront porter la responsabilité. 
Hâtons-nous cependant, pour être juste 
de dire que Berthelot vieilli, ayant survécu 
aux théories qu'il avait conçues, et les polé- 
miques qu'elles avaient provoquées étant 
éteintes, montra quelque souci d'équité et 
de réparation vis-à-vis de son jeune adver- 
saire. Lorsque l'Académie des Sciences voulut 
élire Pierre Duhem correspondant, dans la 
section de mécanique, l'opposition qu'on re- 
doutait de «a part n'eut pas lieu, et il eut le 
tact d'être absent le jour de l'élection. 11 
fit mieux quelques années après ; une lettre 
de Jules Tannery apprend à Pierre Duhem 
qu'à l'unanimité, inoins une voix, le comité 
consultatif le propose pour une promotion, 
« vote que M. Berthelot a enlevé en disant: 
« On ne doit se rappeler ici que la valeur scien- 
tifique de M. Duhem... » Après le comité, 



RKNNF.S KT BORDEAUX | /,f) 

il nous a pris à part Darboux et moi pour nous 
dire qu'»' désirait que vous sachiez bien 
que la voix unique qui vous manquait n'était 
pas la sienne, et qu'il avait voté pour vous 
déjà l'an dernier ». 

Il n'en est pas moins vrai que l'opposition 
rencontrée par Pierre Duhem au début de 
ea carrière devait, par la suite, en contrarier 
tout le cours. Nous avons dit que la physique 
se développait dans une voie toute différente 
et presque opposée à celle que Pierre Duhem 
frayait presque seul. Il ne se décourageait pas 
et ne se détournait pas du but, faisant sienne 
la protestation de saint Pierre, son patron : 
Et si omnes, ego non! Mais son œuvre portait 
de nouveau ombrage à certaines doctrines en 
vogue et à leurs auteurs ; il y eut contre elle 
une véritable conspiration du silence; et, 
tandis que de l'étranger il recevait des témoi- 
gnages d'admiration pour chacune de ses 
publications, qu'on traduisait ses ouvrages, 
ses compatriotes ignoraient, ou affectaient 
d'ignorer, ce savant si purement français. Il 
se vengea des disciples qu'on lui refusait 
en produisant à lui seul la tâche de toute 
une école, en laissant à cinquante-cinq ans 



150 



PIEU RE Dl IIF.M 



une œuvre dont peu de longues vies peuvent 
•'enorgueillir. 

Insensible aux honneur», incapable d'au, 
cune démarche pour changer sa situation 
attendant tout, en ce monde, du mérite, aloti 
que c'est l'intrigue qui obtient tout, assez 
frondeur vis-à-vis des réputations usurpée», 
• être désagréable aux grvs bonnets entre 
dans votre définition », lui écrira un jour «on 
ami Jules Tannery ; il ne devait jamais voir 
la Sorbonne ou le Collège de France s'ouvrir 
pour lui. 

Lors de la création de la chaire d'Histoire 
des Sciences au Collège de France, Pierre 
Duhem fut cependant pressenti et refusa de 
poser sa candidature ; on a dit que s'il eût 
vécu, après la guerre, quand cette chaire fut 
de nouveau vacante, « cette fois il aurait 
accepté ». Il est bon de doute que, de nouveau, 
il eût refiué. Il s'en était expliqué fort claire- 
ment à sa fille : « Je suis théoricien de u 
physique, ou j'enseignerai la physique théo- 
rique à Paris, ou je n'y rentrerai pas. ■ 

Ce serait du rrstr une erreur d'opposer It 
physicien à l'historien et d'accorder à l'un 
la louuuge qu'on refuse à l'autre. Son «uvrt 



RENNES ET BORDEAUX 



151 



entière forme un tout d'une remarquable 
unité. A l'histoire il a demandé de lui révéler 
les disciplines qui permirent l'avancement, 
les théories physiques ; patiemment il a suivi 
au travers des âges les tâtonnements de la 
pensée humaine. « Toute pensée abstraite, 
écrira-t-il (1), a besoin du contrôle des faits ; 
toute théorie scientifique appelle la compa- 
raison avec l'expérience ; nos considérations 
de logique sur la méthode propre à la phy- 
sique ne peuvent être sainement jugées si 
on ne les confronte avec les enseignements de 
l'histoire. .. (2) ;iln'est aucun principe essentiel 
que nous ayons vu procéder du désir de ré- 
soudre les corps que nous voyons et touchons 
en corps imperceptibles mais plus simples, 
aucun qui ait eu pour objet d'expliquer les 
mouvements sensibles par des mouvements 
cachés ; l'atomismc n'a point contribué à leur 
formation ; tous ils sont nés du besoin de for- 
muler quelques règles très générales dont 
les conséquences sauvassent les phénomènes. 
Ainsi l'histoire du développement de la phy- 

(1) P. Duhkm, .YofiVf mr If titres et travaux scienti- 
fique*, p. 115. 

(2) Ibid., ,,. IX 



152 



PI En H K. DIHEM 



«ique est venue confirmer ce que nous avait 
enseigné l'analyse logique des procédés em- 
ployés par cette science ; de l'une comme de 
l'autre, nous avons reçu un regain de con- 
fiance en la fécondité de la méthode éner- 
gétique ». Ces lignes écrites si peu d'années 
avant sa mort ne sont-elles pas son testament 
scientifique?... 



CHAPITRE V 



LE CHRÉTIEN 

Sa foi. — Sa conception des rapport» de la science 
et de la religion. — Sa lcllrc au Père Bulliol. — 
Son humilité : une candidature. — Son amour de» 
pauvres. 

On ne peut pénétrer, absolument, dans la 
vie de Pierre Duhcm, et comprendre sa per- 
sonnalité, si on ne se souvient d'abord qu'il 
fut croyant. Et, quand nous disons qu'il fut 
croyant, nous ne voulons pas seulement dire 
qu'il adhérait aux dogmes du Credo catho- 
lique, nous entendons dire encore que cette 
foi chrétienne, dont toutes les fibres de son 
être étaient imprégnées, il en vivait, il la pra- 
tiquait, et ses intimes sont là pour témoi- 
gner, qu'en avançant dans la vie, sa grande 
âme se parait de plus en plus des difficiles 
vertus chrétiennes, au premier rang des- 
quelles rayonnait urne inlassable charité. 



154 PI F. Il RI- DLHF.M 

Cette foi, robuste comme son esprit, i| i a 
tenait de sa mère, chrétienne à la manière 
antique, ainsi que Marie Duhem P a si bi en 
dépeinte, et personne ne peut dire q Ue j a . 
mais, à aucune heure de sa vie, un nuage vint 
l'obscurcir. Comme son œuvre, la vie de 
Pierre Duhem est d'une admirable unité • 
chrétien en esprit, il le sera dans ses actes 
et nous ne lui avons jamais vu fai re ou 
entendu dire quelque chose qui fût contraire 
à ses principes. Unité et simplicité dérivent 
de deux synonymes. Qui était plus « simple» 
que lui en tout, et en particulier dans la pra- 
tique de sa foi? Il n'importunait pas ceux qui 
ne pensaient pas comme lui ; sauf par «on 
exemple, il n'était pas, nous a déjà dit le 
docteur Récamier, un « prêcheur ». Chez lui, 
nulle bigoterie, il n'aimait pas l'ostentation; 
mais chrétien, tout bonnement, il agissait, 
il pensait en chrétien, en fils de l'Église du 
Christ, qui se confesse et qui communie. Les 
normaliens de son temps, ceux que l'argot 
de l'École appelait les « talas », et qui se 
retrouvaient chaque dimanche à la messe, 
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, se souviennent 
du chapelet « qu'à côté de Dclbos le cher et 



155 



grand Duhem... tirait de sa poche » (1)... et 
récitait pieusement. Ce chapelet ne le quitta 
jamais, et ce dévot de la Sainte Vierge ne 
fit jamais un voyage à Paris sans aller faire 
un pèlerinage à Notre-Damc-des-Victoires. 

Pans un tiroir de sa table de travail, à 
portée de sa main, se trouvait toujours un 
petit livre dont la reliure fatiguée révélait 
le fréquent usage : c'était une Imitation de 
Jésus-Christ, livre qu'avec YËvangile, et les 
de Pensées Pascal, il savait presque par 
cœur. Un passage de V Imitation sera la 
conclusion de son fougueux article sur la 
Thermochimie de Berthelot (2). 

Lui-même, dans Physique de croyant nous 
a laissé le témoignage de sa foi : a Certes, 
je crois de toute mon âme aux vérités que 
Dieu nous a révélées et qu'il nous enseigne 
par son Église ; je n'ai jamais dissimulé ma 
foi, et Celui de qui je la tiens me gardera, 
je l'espère du fond du cœur, d'en jamais 
rougir (3)... » 

(1) Joannès Wkiibi.é, Victor Delbos, p. 26. 

(2) P. Duhf.m, Thermochimie, à propos d'un livre 
récent de M. Marccllin Berthelot. 

(3) P. Duhem, la Théorie physique, son objet, sa struc- 
ture. Parie, Rivière, 2° édition, p. 44. 



156 



PIKHBK Dl HEM 



Il avait du reste admirablement démêlé 
que ce qu'on objecte à la foi, on l'accorde 
sans contestation aux sciences réputées le, 
plus rigoureuses ; il l'écrivait naguère à son 
ami Récamier ; malheureusement cette lettre 
prêtée par le docteur Récamier, a été perdue- 
nous n'en connaissons qu'un fragment, mais 
tel quel, il met ce point de vue en lumière ■ 

« ...Si je ne puis définir ces notions, qui 
me paraissent cependant claires : corpi, 
âme, Dieu, mort, vie, bien, mal, liberté 
devoir. Si je ne puis démontrer ces jugement* 
qui me semblent cependant assurés : le corps 
ne peut penser. Le monde n'a pas en lui- 
même une raison d'être de son existence. 
Je dois faire le bien et éviter le mal ; je mé- 
rite d'être récompensé dans le premier cai 
et puni dans le second? Nos sciences les plut 
certaines ne reposent pas sur des fondement» 
d'autre nature que feux-là. » 

Il jugeait donc superficielle la prétendue 
incompatibilité de la science et de la religion; 
mais il n'admettait pas que l'ignorance tran- 
chât la question ; la « faillite de la science 
est un mot plus facile que V étude des science». 
Quelques lignes, dans une lettre à sa min, 



II. CHHKTIF.N 



157 



montrent sur ce point h on exigence, nous al- 
lions dire : sa conscience. C'est en 1894; 
il est allé à Bruxelles pour le congrès des 
facultés catholiques et il conte l'incident sui- 
vant auquel il prit part : 

« ... A iissi, hier, me suis-je décidé à frapper 
un grand coup. C'était dans la section de 
philosophie ; la salle était comble, surtout 
d'ecclésiastiques. Un brave ecclésiastique ve- 
nait de traiter une objection prise dans la 
mécanique. On m'a demandé mon avis sur 
la partie scientifique. Alors, carrément, j'ai 
dit à tous ces bons philosophes catholiques 
que, tant qu'ils s'obstineraient à parler de 
la science sans en savoir un traître mot, 
les libres penseurs se moqueraient d'eux; 
que pour parler des questions où la science et 
la philosophie catholique se touchent, il 
fallait avoir fait dix ou quinze ans de science 
pure, et que, tant qu'ils n'auraient pas formé 
des hommes ayant des connaissances scien- 
tifiques approfondies, il fallait garder le 
silence... J /idée est lancée, elle fera son che- 
min; toute l'après-midi, on n'a purlé que de 
cela au congrès : je ne regrette pas d'être 
venu : je crois que le grain que j'ai semé ger- 



pif. h m: uni km 



mera ; c'est la première fois que ces bra Ve , 
gens s'entendent dire la vérité ; cela les sur. 
prend un peu ; mais je suis surpris de voit 
qu'ils y mettent, ou plutôt que plusieur, 
d'entre eux y mettent, une grande bonne 
volonté. » 

Celui qui réclamait qu'on pratiquât la 
science pure pendant dix ou quinze ans de- 
vait, vers la fin de sa vie, avec toute l'autorité 
que lui conférait son œuvre en physique théo- 
rique, en chimie-physique, en philosophie et 
en histoire des sciences, montrer, dans une 
lettre admirable au Père Bulliot, que cette 
prétendue incompatibilité était un abomi- 
nable mensonge, et que, de la pensée chré- 
tienne, au contraire, est née la science mo- 
derne. 

. Bordeaux, I.- 21 mai 1911. 

t Mon Père, 
« J'ai ouï dire que l'Institut catholique de 
Paris se préparait à organiser un ensemble 
coordonné d'enseignements philosophique*. 
Cette nouvelle m'a causé grande joie, et elle 
causera grande joie, je pense, à tout catho- 
lique clairvoyant ; il est temps, en effet. 



159 



qu'aux nombreux et savants enseignements 
de la philosophie indifférente ou adverse, nous 
opposions tout un collège de chaires où la 
philosophie traditionnelle du catholicisme 
soit exposée en toute sa force et en tout son 
développement. 

« Au sujet de la composition du futur Ins- 
titut de philosophie, des réflexions me sont 
venues, dont je vous demande la permission 
de vous faire part. Ce ne sont pas des conseils 
qui, venant de moi, seraient impertinents ; 
ce sont, bien plutôt, de simples renseigne- 
ments. Vivant au milieu de ceux qui pro- 
fessent des doctrines contraires aux nôtres, 
je suis bien placé pour connaître leur plan 
d'attaque contre nous et pour voir où nos 
défenses doivent être surtout renforcées. 

« Le champ où la bataille est déjà engagée, 
où, sans aucun doute, elle va devenir de plus 
en plus violente, c'est l'incompatibilité de 
l'esprit scientifique et de l'esprit religieux. 

« Je ne dis pas incompatibilité de telle 
découverte scientifique avec telle doctrine 
religieuse. De ces antagonismes particuliers 
fut faite su polémique du dix-neuvième siècle. 
On s'y ingéniait, par exemple, à opposer telle 



160 



théorie géologique à tri verset de la Bible 
Mais ce furent là escarmouches isolées qu] 
préparaient la grande mêlée. Celle-ci est beau- 
coup plus ample et le résultat auquel elle tend 
menace d'être beaucoup plus radical. Il s'agit 
de dénier à toute religion Ir droit de subsister 
et cela au nom de toute la science. On prétend 
établir qu'aucun homme sensé ne saurait, 
en même temps, admettre la valeur de la 
science et croire aux dogmes d'une religion- 
et comme la valeur de la science s'aflirme 
chaque jour davantage par mille inventions 
merveilleusement utiles, comme un esprit 
aveugle pourrait seul la révoquer en doute 
c'en est fait de la foi religieuse. 

« Four établir cette incompatibilité essen- 
tielle et absolue entre toute science et toute 
religion, on fait appel à l'analyse logique 
des méthodes par lesquelles l'une et l'autre se 
produisent. 

« La science, dit-on, prend pour fonde- 
ments soit des axiomes qu'aucune raison ne 
peut nier, soit des faits qui ont toute la cer- 
titude du témoignage des sens : tout ce qu'elle 
élève sur ces fondements est construit & l'aide 
d'un raisonnement rigoureux ; et par sur 



l.F. CHRÉTIKN 



161 



croît de précautions, l'expérience vient con- 
trôler chacune des conclusions auxquelles 
elle aboutit ; l'édifice entier garde donc l'iné- 
branlable solidité des premières assises. 

« Les dogmes religieux, au contraire, sont 
issus d'aspirations et d'intuitions vagues et 
insaisissables, qui naissent du sentiment et 
non point de la raison, qui ne se soumettent 
à aucune règle logique et ne sauraient, même 
un instant, soutenir l'examen d'une critique 
quelque peu rigoureuse. 

« Dès lors, ou bien l'on déclarera que tout 
ce qui a fait l'objet des dogmes religieux est 
absurde et dénué de sens, et l'on se contentera 
d'un positivisme étroit et absolu, bien voisin 
du grossier matérialisme qui en est comme 
une conclusion forcée. Ou bien l'on regardera 
cet objet, qui échappe aux démonstrations 
de la science, comme incapable d'être connu 
avec la moindre certitude ; on professera un 
agnosticisme pour lequel toute religion n'est 
qu'un rêve plus ou moins poétique et conso- 
lateur ; mais comment celui qui a éprouvé 
les fermes réalités de la science se laisserait-il 
encore bercer par un tel rêve? 

« Cet antngonisme entre l'esprit scienli- 



162 



pi k ii m-: di iikm 



tique et l'esprit religieux, on ne se contente 
pas de le mettre en évidence à l'aide de | a 
logique. On veut encore que l'histoire du 
développement des connaissances humaines 
le fasse éclater aux yeux les moins clair- 
voyants. On nous montre comment toutes 
les sciences sont ncee de la féconde philoso- 
phie hellénique, dont les plus brillantsadeptes 
abandonnaient au vulgaire le soin ridicule 
de croire aux dogmes religieux. On nous dé- 
peint avec épouvante cette nuit du Moyen 
Age pendant laquelle les écoles, asservies 
aux agissements du Christianisme, unique- 
ment soucieuses de discussions théologiques, 
n'ont pas su recueillir la moindre parcelle 
de l'héritage scientifique des Grecs. On fait 
resplendir à nos yeux les éblouissements de 
la Renaissance où les esprits, libérés enfin du 
joug de l'Église, ont retrouvé le fil de la tra- 
dition scientifique, en même temps que le 
secret de la beauté artistique et littéraire. 
On se plaît à opposer, à partir du seizième 
siècle, la marche toujours ascendante de la 
science, à la décadence, toujours plus pro- 
fonde, de la religion. On se croit alors autorisé 
à prophétiser la mort prochaine de celle-ci en 



I.K-CIIIIKTIKN 163 

même temps que le triomphe universel et 
incontesté de celle-là. 

« Voilà ce qui s'enseigne dans une foule 
de chaires, ce qui s'écrit dans une multitude 
de livres. 

« Devant cet enseignement, il est temps 
que l'enseignement catholique se dresse, et 
qu'à la face de son adversaire, il jette ce mot : 
mensonge! Mensonge dans le domaine de la 
logique, mensonge dans le domaine de l'his- 
toire ; l'enseignement qui prétend établir 
l'irréductible antagonisme entre l'esprit scien- 
tifique et l'esprit chrétien, est le mensonge le 
plus colossal, le plus audacieux qui ait 
jamais tenté de duper les hommes. 

« Pour opposer la méthode qui conduit 
aux vérités scientifiques à la méthode qui 
mène aux dogmes religieux on décrit à faux 
l'une et l'autre de ces méthodes ; on les re- 
garde toutes deux d'une manière superficielle 
et comme du dehors ; on s'empare de quelques 
caractères que devine cet examen rapide, et 
l'on en fait l'essence même des procédés que 
l'on prétend avoir analysés. 

« Combien ces méthodes se montrent dif- 
férentes à celui qui les a réellement péné- 



164 



trées jusqu'au cœur, qui a saisi, en chacu ne 
d'elles, le principe de vin ! Celui-là sait re. 
connaître à la fois ce qui donne de la variété 
à ces procédés et ce qui en fait l'unité. Par- 
tout, il voit une même raison humaine user 
des mêmes moyens essentiels pour parvenir 
à la vérité ; mais en chaque domaine, il voit 
cette raison adapter l'usage qu'elle fait de 
ces moyens à l'objet spécial dont elle veut 
acquérir la connaissance ; ainsi, à l'aide d'opé- 
rations communes qui constituent propre- 
ment notre intelligence, il voit suivre une 
méthode des sciences mathématiques, une 
méthode de la physique, une méthode de la 
chimie, une de la biologie, une de la sociolo- 
gie, une de l'histoire ; car les mathéma- 
tiques, la physique, la chimie, la biologie, la 
sociologie, l'histoire ont des principes diffé- 
rents et des objets différents et, pouratteindre 
ces objets, il faut, de points de départ divers, 
mais du même pas, suivre des routes diffé- 
rentes. Il reconnaît alors que pour aller aux 
vérités religieuses, la raison humaine n'em- 
ploie pas d'autres moyens que ceux dont 
elle se sert pour atteindre les autres vérités; 
mais elle les emploie d'une manière diffé- 



i i: ch n éti i:n 165 
rente parce que les principes dont elle part 
e t les conclusions auxquelles elle tend sont 
différents. L'antagonisme que l'on avait 
dénoncé entre la démonstration scientifique 
et l'intuition religieuse disparaît à ses yeux, 
tandis qu'il perçoit l'harmonieux accord des 
doctrines multiples par lesquelles notre raison 
s'efforce d'exprimer les vérités des divers 
ordres. 

« Que dire de l'étrange histoire par laquelle 
on prétend confirmer ce qu'une analyse 
logique insuiïisante avait allirmé à la légère? 

« Dès sa naissance, la science hellène est 
toute imprégnée de théologie, mais d'une 
théologie païenne. La théologie enseigne que 
les cieux et les astres sont des dieux ; elle 
enseigne qu'ils ne peuvent avoir d'autre 
mouvement que le mouvement circulaire et 
uniforme qui est le mouvement parfait; elle 
maudit l'impie qui oserait attribuer un mou- 
vement à la terre, foyer sacré de la divinité. 
Si ces doctrines théologiques ont fourni 
quelques postulats provisoirement utiles à la 
science de la nature, si elles en ont guidé les 
premiers pas, elles sont bientôt devenues pour 
la physique ce que les lisières deviennent 



pour l'enfant : des entraves. Si l'esprit humain 
n'avait brisé ces entraves, il n'aurait p u c „ 
physique dépasser Aristotc, ni Ptoléméc en 
astronomie. 

« Or, ces entraves, qui les a rompues? Le 
Christianisme. Qui a, tout d'abord, profité 
de la liberté ainsi conquise pour s'élancer 
à la découverte d'une science nouvelle? La 
scolastiquc. Qui donc au milieu du quator- 
zième siècle a osé déclarer que les cicux 
n'étaient point mus par des intelligences 
divines ou angéliqucs, mais par une impul- 
sion indestructible reçue de Dieu au moment 
de la création, à la façon dont se meut la 
boule lancée par le joueur? Un maître ès arts 
de Paris : Jean Buridan. Qui a, en 1377, 
déclaré le mouvement diurne de la terre, 
plus simple et plus satisfaisant pour l'esprit 
que le mouvement diurne du ciel, qui a net- 
tement réfuté toutes les objections élevées 
contre le premier de ces mouvements? Un 
autre maître de Paris, devenu évêque de 
Lisieux : Nicole Oresiiie. Qui a fondé la 
dynamique, découvert les lois de la chute des 
gaves, posé les fondements d'une géologie? 
La scolaslique parisienne, en des temps où 



l'orthodoxie catholique de la Sorbonne était 
proverbiale dans le monde entier. Quel rôle 
ont joué, en la formation de la science mo- 
derne, ce» libres esprits, tant vantés, de la 
Renaissance? En leur superstitieuse et routi- 
nière admiration de l'antiquité, ils ont mé- 
connu et dédaigné toutes les idées fécondes 
qu'avait émises la scolastique du quatorzième 
siècle, pour reprendre les théories les moins 
soutenables de la physique platonicienne ou 
péripatéticienne. Que fut, à la fin du seizième 
siècle et au commencement du dix-septième 
siècle ce grand mouvement intellectuel qui 
a produit les doctrines désormais admises? 
Un pur et simple retour aux enseignements 
que donnait, au moyen âge, la scolastique 
de Paris, en sorte que Copernic et Galilée 
sont les continuateurs et comme les disciples 
de Nicole Orcsmc et de Jean Buridan. Si 
donc cette science, dont nous sommes si 
légitimement fiers, a pu voir le jour, c'est 
que l'Église catholique en a été l'accou- 
cheuse. 

« Tels sont les démentis, qu'en histoire 
comme en logique, il nous faut opposer aux 
allirma lions mensongères partout répandues. 



168 



Ne croyez-vous pas, mon Père, que ce serait 
l'un des rôles les plus importants, peut-êtrç 
même le rôle essentiel, que le futur Institut 
de philosophie aurait à jouer? Voilà p 0ut . 
quoi je me prends à penser que deux chaire, 
seraient bien à leur place en cet Institut • 
l'une, consacrée à l'analyse des méthode» 
logiques par lesquelles progressent les di- 
verses sciences, nous montrerait que l'on peut, 
sans contradiction, ni incohérence, poursuivre 
l'acquisition des connaissances positives et, 
en même temps, méditer les vérités reli- 
gieuses. L'autre, suivant au cours de l'his- 
toire le développement de la science humaine 
nous amènerait à reconnaître qu'aux tempg 
où les hommes étaient soucieux avant tout 
du royaume de Dieu et de sa justice, Dieu 
leur accordait par surcroît les pensées lei 
plus profondes et les plus fécondes sur les 
choses d'ici-bas. 

i Me jugerez- vous bien osé de vous avoir 
ainsi communiqué mes souhaits? Assuré- 
ment non ; car vous savez que le seul souci 
qui me guide en cette affaire, c'est le détir 
de voir le règne de Dieu rétabli parmi noui; 
et, pour un tel objet, il n'est pas d'audact 



l.F. CHHFTIFN 169 

qui ne soit non seulement permise, mais 
ordonnée. 

« D'ailleurs, lorsqu'à la vue de l'anarchie 
intellectuelle où se débat, en ce moment, 
l'esprit humain, je crie vers Dieu : AAvenial 
regnum tuum, il me semble entendre votre 
prière qui fait écho à la mienne. Fuissions- 
nous être exaucés ! (l'est le vœu que je forme 
en vous offrant mes très respectueux hom- 
mages. » 

« Pierre Duhem. » 



Nous avons dit que Pierre Duhem était 
pleinement chrétien ; cette foi sans ombre, 
dont il faisait profession, n'allait pas sans les 
œuvres, et ceux qui ont vécu dans son inti- 
mité l'ont toujours vu pratiquer les plus 
admirables vertus chrétiennes. Cela devint, 
au fur et à mesure que sa vie s'avançait, 
de plus en plus sensible ; bien qu'il se confiât 
peu, et qu'il fallût vraiment vivre avec lui 
pour pénétrer certains secrets, ceux qui 
n'étaient pas de ses intimes s'étonnèrent 
cependant de cette paix dont le sourire de 
Pierre Duhem rayonnait. Ils en cherchèrent 
la raison, et l'attribuèrent à son élection à 



pn:nnK ni- h km 



l'Institut qui, commençant de réparer I'i n . 
justice dont il était la victime, avait amené 
en lui, pensaient-ils, cette détente. Pour nous 
nous en chercherons la cause ailleurs : aussi 
bien, nous savons que Pierre Duhem ne bri- 
gua jamais ni poste, ni honneur; s'il f ul 
reconnaissant à ceux qui portèrent sa candi- 
daturc à l'Académie des Sciences et le firent 
élire, s'il fut content de la joie des siens 
écoutons-le, lui-même, nous confier sa pensée 
quand il écrit le 11 mai 1913 à sa fille : 

o ...Je relisais ta lettre d'hier. Il me 
semble que tu te fais bien des illusions sur 
l'importance qu'aura pour moi ce titre de 
membre de l'Institut. On me demandera, un 
peu plus que par le passé, de présider des 
comités et des assemblées — choses dont j'ai 
horreur — mais on ne lira pas plus mes ou- 
vrages, on ne s'occupera pas davantage de 
mes idées, la seule chose que je souhaite. 
Tu me dis que j'ai eu plus d'influence depuii 
que je suis correspondant ; c'est, je crois, 
le contraire qui est vrai ; mes travaux ont, 
de plus en plus, passé inaperçus. Cette année, 
de mon grand traité d'électricité, on a acheté 



,,n exemplaire. Pour moi, ce titre me fait 
l'effet d'une couronne que l'on dépose sur 
le cercueil où messieurs les physiciens m'ont 
cloué tout vivant. » 

Il ne faut d'ailleurs pas oublier les scru- 
pules avec lesquels il avait accepté sa 
nomination. Le 4 juin 1914 il disait au ban- 
quet des étudiants catholiques de Bor- 
deaux : « Quand une place sera vacante, 
vous vous demanderez en conscience : pour la 
remplir, suis-je l'homme qu'il faut, the right 
man in the right place? Et si votre conscience 
vous dit non, vous n'irez pas plus avant. 

« Si votre conscience vous dit oui, vous 
jetterez alors les yeux autour de vous. Vous 
chercherez si, parmi vos concurrents, il n'en 
est pas un plus digne que vous de la fonction 
que vous ambitionnez. Si vous en apercevez 
un, vous vous cITaccrez pour le laisser passer ; 
que dis-jc? vous vous emploierez à le faire 
passer. » 

Il avait le droit de donner de tels conseils ; 
l'année précédente il avait fait ce sévère 
examen de conscience et devant l'un de ses 
concurrents il avait voulu s'effacer, aider à 



172 



sa candidature ; c'est encore dans une lettre 
à sa fille que le 10 mai 1913 il donnait ses rai- 
sons : 

« Si tu es pressée de me voir membre de 
l'Institut, tu vas peut-être blâmer ce q Ue 
je viens de faire. Mais non, je crois plutôt 
que tu m'approuveras. 

a Tu sais que, lors de la dernière élection, 
on m'avait mis en seconde ligne avec Depéret, 
nous désignant ainsi pour les deux prochaine) 
places, et qu'on avait laissé en troisième ligne 
Henri Kabrc, ce grand chrétien et ce natura- 
liste de génie, qui a quatre-vingt-dix ans et 
peut mourir d'un moment à l'autre. Je t'avaù 
dit que je trouvais cela scandaleux 

« Hier, on m'a appris qu'Edmond Perrier, 
le directeur du Muséum, venait d'écrire dam 
le Temps un article où il demandait que 
l'Académie donnât sa première place à Henri 
Fabre. Alors, j'ai écrit à Perrier que je serai) 
peiné d'être nommé avant Fabre et que s'il 
jugeait utile de le déclarer en mon nom à 
l'Académie, je l'y autorisais. » 

Voilà un genre de démarche auquel les 
élections académiques ne sont guère accoutu- 
mées ! Mais c'est de cette faron que Pierre 



I.i: CHRÉTIEN 



173 



Duheni comprenait une « candidature ». Les 
jecrétaircs perpétuels curent de la peine à 
le calmer, à le persuader de rester tranquille 
en lui disant qu'il n'avait pas voix au chapitre 
et que les classements ne le regardaient pas. 
Il obéit, un peu à contre-cœur; sa joie eût 
été plus grande de s'effacer devant Fabre, 
que d'être nommé le premier. 

Comme tout cela nous met loin d'une satis- 
faction d'amour-propre ! Non, ce ne peut 
être là la cause de cette sérénité qui, au soir 
de sa vie, semblait dominer en son caractère. 
Rappelons-nous le témoignage de sa sœur, 
songeons que depuis l'enfance ce chrétien, 
qui ne faisait rien à moitié, cherchait à agir 
selon l'esprit de l'Évangile, pensons à cette 
âme qui a supporté avec vaillance les deuils, 
la souffrance, les contradictions et qui, à son 
insu, touche au terme de son existence et 
se rapproche de Dieu. A utour de lui, on le voit 
s'élever chaque jour plus haut et comme 
sans peine, dans le détachement et le pardon 
des offenses, et celte bonté qui avait toujours 
fait le fond de sa généreuse nature devient 
une charité sans limite, la charité qui est la 
marque de la perfection chrétienne. Voila ce 



pi En m: duiikm 



qui transparaît à la lumière de ce regard 
limpide et droit, de ce franc sourire, de cette 
voix ardente qui sait peut-être enflammer u„ 
auditoire par une réelle éloquence, mais qui 
mieux encore connaît les paroles qui C0D- 
soient et vont au cœur des malheureux. 

Cet amour des pauvres, ce secret de savoir 
sans être démocrate, « aller au peuple », il l' eu( 
toujours et devait le tenir de sa charitable 
mère. Au cours de sa vie nous en cueillerons 
de jolis traits, celui-ci, entre autres, qui f u( 
noté par sa sœur : comme clic était alors à 
Paris, au couvent de l'Oratoire, elle voit 
arriver son frère débarqué du train de Bor- 
deaux le matin même ; il n'avait pas annoncé 
sa visite ; elle le sait occupé, avare de son 
temps, elle s'étonne et lui demande si, pour 
faire plaisir à leur mère, il venait poser une 
candidature ou solliciter une chaire à Pari»? 
« Pour faire plaisir à maman, s'écric-t-il, faire 
deux cents visites et des courbettes ! Cela ett 
au-dessus de mes forces ! Non... je viens pour 
un pauvre diable, mon garçon de laboratoire, 
qui est en défaveur à la l'acuité et va perdre 
son gagne-pain. Je vais demander au minii- 
trre qu'il soit maintenu à son poste. » 



I.K CHRÉTIEN |7f, 

Plus tard, ce même garron de laboratoire 
devait mourir assez misérablement. Tandis 
qu'il agonisait sur un lit d'hôpital, que de fois 
son ancien patron vint s'asseoir à son chevet ! 
Et quand on achemina vers le cimetière sa 
pauvre dépouille, pour la suivre il n'y eut ni 
parent ni ami ; seule, la prière de Pierre 
Duhem, qui marchait tête nue derrière le 
corbillard, l'accompagna jusqu'au bord de 
la fosse commune. 

Nous avons vu sa manière de poser une 
candidature, son horreur de solliciter une 
faveur quelconque, et avec quelle fermeté, 
inflexible sur ses principes, il refusa d'être 
décoré ; mais s'agit-il de pauvres gens, pour 
eux, il se fera quémandeur! A Cabrespine, 
alors, vit un vieux soldat des guerres d'Italie, 
il est l'aïeul d'une pauvre famille qu'aide à 
vivre la pension qu'il touche. Un jour, sans 
raison, sa pension est supprimée. A qui 
s'adresser, sinon à .M. Pierre qui « connaît 
du monde là-haut » ; (là-haut c'est Paris.) 
M. Pierre promet d'écrire au ministère ; mais 
il est anxieux du temps que sa lettre mettra 
à cheminer... ou à dormir de bureaux en bu- 
reaux. « J'ai une idée, dit-il un matin à sa 



fille, je vais écrire à Painlcvé pour mon vieu x 
soldat. >■ Painlevé était alors député de Paris- 
depuis qu'il avait quitte les sereines mathé- 
matiques pour une politique que Pi erre 
Duheni jugeait néfaste, il n'y avait plu 8 au . 
cun rapport entre ces anciens amis de Lill c 
Quinze jours après, le ministère de la Guerre 
rétablissait la pension supprimée. 

Cette bonté était jointe à la plus grande 
simplicité, à une affabilité naturelle qui ve- 
nait du cœur et qui lui attachait les humbles. 
Il fut sincèrement aimé de ses subalternes 
et des gens du peuple ou des paysans avec 
lesquels il fut en contact. La confiance qu'il 
leur inspirait était extraordinaire. Sa sœur 
nous l'a montré, tout jeune homme, écoutant 
d'une oreille patiente les récits des pauvres 
veuves de marins bretons ; nous le retrouvons 
à la fin de sa vie, inlassablement à la disposi- 
tion des Cabrespinois. Il savait si bien 
mettre à l'aise que le maire du village ou le 
secrétaire de la mairie inspiraient plus de 
crainte que lui, si bien qu'umusé, il dut, 
plus d'une fois, transmettre une requête qui 
uvait pris le chemin détourné de sa maison. 

Cette bonté, qui lui était naturelle depuis 



i.f. chrétien 177 

l'enfance, depuis le temps où il abandonnait 
, e8 cheveux bouclés aux mains cruelles et 
inconscientes de ses petites sœurs, allait les 
dernières années, s'épanouir de plus en plus, 
à l'admiration, parfois même à l'étonnement 
de «a fille qui en était témoin. Cela nous en- 
traîne bien loin d'une satisfaction d'amour- 
propre, dont on eût voulu que la vie de cet 
homme, au-dessus de toute ambition, fût 
transfigurée !... 

Sa sœur et sa fille s'étaient intéressées à 
une petite bergère' de Cabrespine, aînée de 
cinq petits frères et sœurs. Cette enfant at- 
teinte d'une tumeur tuberculeuse à la main 
droite fut considérée comme perdue. Pierre 
Duhem la fit admettre au sanatorium de 
Moulleau en se chargeant de régler sa pen- 
sion. C'était peu de chose aux yeux de ce 
chrétien pour qui tout pauvre était un grand 
à la cour du Christ. On le verra donc, lui, 
dont toutes les minutes sont précieuses et 
réclamées par les travaux les plus importants, 
quitter sa table de travail et, certains di- 
manches, après une messe matinale, prendre 
le train pour Moulleau, afin de passer une 
heure au sanatorium. 11 redoute pour la petite 



17.S piEnnn duhhm 

bergère le mal du pays, il lui apporte des nou . 
voiles de sa famille et vient lui parler de t 
montagne et de ses brebis. 

Le temps qu'il perdait rÏ généreusement 
pour la science ne devait pas l'être pour l e 
Ciel : la petite bergère guérit, elle avait une 
âme où un tel exemple fructifia ; elle entra 
au noviciat de la maison mère des religieuse! 
de .Moulleau, et y fit profession sous le nom 
de sœur Saint-Pierre. I.e bon M. Duhcm 
n'était alors plus de ce monde, niais, coinnu 
il devait continuer à veiller sur la petite ber- 
gère de jadis, il lui obtint presque un mi- 
racle : celle-ci, qui avait fait surtout l'écoli 
buissonnière, et ne savait guère que soigner 
les agneaux, sur l'ordre de ses supérieur?, 
prépara son brevet d'infirmière et l'obtint 
à I'étonnement de tous... et surtout d'elle- 
même! Elle se dévoue maintenant, à son 
tour, aux enfants malades. 

Les visites de Pierre Duhem au sanatorium 
de Moulleau avaient eu pour témoin une jeune 
institutrice qui était devenue l'amie de la 
petite bergère. Du poste qu'elle avait été 
rejoindre, elle écrivait le 25 février 1916 à 
celui qu'il lui avait été donné d'entrevoir: 



LE CH1IKTIF.N 179 

« ... Et chaque jour, je remercie Dieu, ce 
Dieu vers qui vous m'avez ramenée. Pour- 
quoi ne vous le dirais-jc pas? Plus que les 
exhortations de la « Bonne Mère» de l'ouvroir, 
plus que les démonstrations d'un bon prêtre 
de Bordeaux, vous m'avez fait revenir à 
Dieu. Comment? Pas par vos paroles directes, 
puisque jamais la conversation n'a amené 
ce sujet, mais par votre exemple. J'ai senti 
que vous aviez cherché, que vous n'aviez 
rien accepté sans discussion, qu'enfin vous 
gaviez vous élever plus haut que moi dans le 
domaine de la pensée. Et souvent, quand je 
flotte — car je n'aurai jamais le bonheur 
d'avoir une foi tranquille, à l'abri de toute 
discussion, — je pense à vous et me dis : 
d'autres qui connaissent mieux et plus que 
moi-même ont cru, pourquoi ne ferais-je pas 
comme eux?... » 

On a rappelé souvent la sollicitude dont 
Pierre Duhcm entoura la maladie et la mort 
de ce pauvre homme de la rue de la Teste (1) 
atteint du cancer des fumeurs. Mais ce mal- 
heureux ne fut pas une exception ; d'autres 



(1) Aujourd'hui rue Picrrc-Duhcm. 



180 



PIRRRF ni II F. M 



mansarde* eurent sa visite, il apporta U 
réconfort de sa venue à d'autre* chevet» 
Il avait, pour ses charité*, les franciscaine» 
se* voisines, comme collaboratrices. Celles-ci 
lui adressèrent bien des détresses qu'il t'tf. 
força de soulager. Aussi, à certains joui», 
ce fut à sa porte un véritable défilé de 
pauvres ; mais il avait donné l'ordre de ne 
renvoyer personne ! Il faisait ses bonnet 
œuvres avec une discrétion et une modestie 
charmantes qui les laissaient à peine soup- 
çonner autour de lui. 

Il y avait bien le revers de la médaille 
d'une aussi inépuisable charité : il était forcé 
qu'il devint de temps en temps la proie des 
tapeurt et des filous ; mais il aimait mieux, 
disait-il, le risque d'être dupé que de laisser 
sans secours une vraie misère. 

Depuis des mois, il s'intéressait à an 
aveugle qui venait régulièrement, conduit par 
un enfant, chercher un secours. Une après- 
midi de la fin du mois de juin 1916, — si peu 
de temps avant sa mort ! — comme il rentrait 
chez lui, avec sa tiile, l'aveugle les croisa; il 
était sans conducteur, son r«gard vivait der- 
rière ses lunettes uoirea. et dans un mouve- 



LE CHRÉTIEN jg] 

ment d'oubli, il salua son bienfaiteur... Pierre 
Duhem sursauta : « Est-il possible de m'avoir 
trompé ainsi ! Ah ! s'il ose revenir, je le met- 
trai à la porte de la belle façon... » L'aveugle, 
ayant retrouvé cette fois son conducteur, 
sonnait peu de jours après à la porte de la 
rue de la Teste. — « Alors? papa, vous l'avez 
éconduit? » questionna sa fille. « Certes, je 
lui ai fait les reproches qu'il méritait, mais je 
lui ai quand même donné la petite aumône 
qu'il attendait. Que veux-tu? ... C'est malgré 
tout un pauvre diable ! » 

A ceux qui seraient surpris d'une charité 
semblable, que rien ne décourage, nous dirons 
qu'il en existe encore une plus haute, plus 
dillicile : le pardon des injures. Là encore, 
Pierre Duhem excella. 

Nous voici à Cabrespine, aux vacances 
de 1916, à quelques jours de sa mort. Le bi- 
bliothécaire de l'Université de Toulouse écrit 
à Pierre Duhem pour lui recommander un 
jeune homme qui désirerait correspondre 
avec lui pour, certains renseignements biblio- 
graphiques. Pierre Duhem, toujours complai- 
sant et courtois, accepte. Dans une uouvellv 
lettre le bibliothécaire donne le nom de sou 



182 



PIE R H E DTJIIEM 



correspondant : M. Marcel Hue, fils du direc- 
teur de la « Dépêche de Toulouse ». Immédia- 
tement Pierre Duhcm lui écrit : 

• 9 août 1916. 
« Monsieur le bibliothécaire, 

« Je regrette de n'avoir pas connu de suite 
le nom du lecteur qui désirait que je lui don 
nasse des renseignements. Il ne saurait, en 
effet, me convenir d'entrer en relations avec 
le fils du directeur d'un journal qui fait en 
France, aux heures que nous vivons, l'œuvre 
qu'on sait. Si donc M. lluc m'écrit, sa lettre 
restera sans réponse ; je vous serai très obligé 
de l'en avertir. » 

C'était commettre un crime de lèse-ma- 
jesté ! Un professeur de l'Université, un fonc- 
tionnaire se refusant à correspondre avec le 
fils d'un puissant politicien, quelle audace! 
Le politicien en question écrivait le 7 sep- 
tembre une lettre d'injures à Pierre Duhem, 
et comme il avait le papier de son journal à 
sa disposition et que sans doute il était très 
fier de sa prose, il la publiait en première 
page. Hélas! le pauvre humilie, que n'a-(-il 



LE CHRÉTIEN 



183 



vu son interlocuteur s'amuser bien franche- 
ment en lisant ce rappel à l'ordre : 

« ...Si je voulais moi aussi juger votre 
œuvre de haut, et ne la connaissant d'ailleurs 
que par ouï-dire, je pourrais vous marquer 
toute ma surprise qu'au lieu de transporter 
honnêtement un enseignement aussi confes- 
sionnel que le vôtre dans la chaire d'une 
Université catholique, vous l'installiez sans 
discrétion dans la chaire d'une Université 
nationale dont tous les contribuables, y com- 
pris les mécréants comme moi, soldent les 
frais et les appointements mensuels. Si je 
voulais m'oiïusqucr de votre attitude et en 
souligner le sectarisme, je pourrais vous de- 
mander encore comment vous conciliez avec 
le rôle d'éducateur que vous a confié la Répu- 
blique le refus de distribuer l'éducation à de 
jeunes Français dont le seul crime est d'avoir 
des pères républicains. » 

Certainement ce « père républicain » ne 
pensait pas que Pierre Duhem ferait à sa 
lettre, qu'il devait croire terrible, un accueil 
si joyeux, il se doutait encore moins qu'elle 
serait, pour celui qu'il croyait humilier, l'oc- 
casion de mouler un peu plus haut avant de 



184 



PIERRE DLHK.M 



mourir. Pierre Duhem écrivait de nouveau 
au bibliothécaire de Toulouse : 

« Cher monsieur, 

« Je me suis pris à regretter de rendre 
M. Hue responsable de l'œuvre de désunion 
accomplie par le journal de son père. J'allais 
vous l'écrire, quand j'ai reçu de M. Hu c p en 
une lettre inqualifiable. 

« Auriez-vous l'obligeance de dire à M. Huc 
fils qu'en dépit de la lettre de son père, je suit 
disposé à lui communiquer, sur le manuscrit 
qui l'intéresse, les renseignements que je 
pourrais avoir. » 

Avant d'envoyer cette lettre, il la montra 
à sa fille. Celle-ci, indignée de l'insulte faite 
à son père, ne pouvait comme lui l'oublier, 
et n'approuvait pas la lettre au bibliothé- 
caire : « Crois-moi, lui dit son père, c'est plut 
chrétien. » C'était au soir du 9 septembre. 
Le 14 au matin Pierre Duhem mourait subi- 
tement ; cette lettre fut certainement unedei 
dernières qu'il écrivit. 



CHAPITRE VI 

LES DERNIÈRES ANNÉES 

La mort de sa mère. — Se» travaux d'histoire de» 
Science». — Souvenirs de M. Albert Dufourcq. — Le 
père et la fille. — La guerre. — Les dernière» va- 
cances. 

L'année 1906 marqua pour Pierre Duhem 
une triste date, la mort va encore creuser 
un vide et quand la bonne grand'mère 
s'éteindra, épuisée, le père et la fille se sen- 
tiront orphelins. C'était un peu comme la 
fin d'un âge d'or que ni l'un ni l'autre ne de- 
vaient plus connaître. 

Quand Pierre Duhem avait perdu sa jeune 
femme, celle-ci, avant de mourir, avait con- 
fié sa fille, un bébé de dix mois, à sa belle- 
mère, en lui disant : « Ma mère, c'est vous qui 
l'élèverez. » Et la grand'mère avait promis. 
Inconsolable, depuis la mort de deux de ses 
enfants, elle vivait depuis son veuvage com- 



186 



PIERRE DL'HEM 



plètement retirée du monde. Oubliant dès 
lors son propre chagrin, pour le devoir 
qui lui incombait, elle allait consacrer ses 
dernières années aux deux êtres qui avaient 
besoin d'elle. Elle vint donc s'installer au 
foyer désolé de son fils, rouvrit sa maison 
la voulut accueillante à tous ceux que ce fils 
voudrait y recevoir. Elle était elle-même 
l'âme de cette maison ; d'un aspect un peu 
sévère, avec un regard qui d'abord intimidait 
tenait à distance. (.Malheur à qui méritait 
une réprimande, les prunelles noires le ter- 
rassaient!) Mais, savait-on le mériter, ce 
même regard s'adoucissait et brillait de la 
plus sereine bonté, taudis qu'un sourire cou- 
rait sur la bouche fine et spirituelle. Elle eut 
pour sa petite-fille la tendresse d'une mère; 
elle eut la force de refouler ses tristesses et 
ses deuils dans le secret de son cœur, et de 
retrouver, pour cette petite, la gaieté qui 
convient aux enfants. Sa conversation était 
charmante et vive ; elle alliait une poli- 
tesse rallinée au naturel, à la a bonne fran- 
quette » du vieux temps. Fort active, maî- 
tresse de maison accomplie, elle veillait avec 
uu souci incessant au bou ordre de son inté- 



LES DIîRNlÈnF.S ANNÉES 187 

rieur, au bien-être des siens, avec l'habileté 
Je « la femme forte » pour maints ouvrages 
d'art et de longue haleine comme on en fai- 
sait jadis. Elle trouva encore le temps d'ins- 
truire sa pctitc-fillc, s'imposant la tâche in- 
grate de lui apprendre à lire et à écrire, 
et, jusqu'à la fin de sa vie, elle guidera ses 
études. Sa sollicitude, qui gardait pour elle 
tous les soucis, laissait à son fils le calme 
favorable à la méditation et au travail. Au- 
tant que le pouvait un esprit profane, elle 
s'intéressait aux occupations de celui-ci, fai- 
sant écho dans son cœur à toutes ses espé- 
rances ou à ses déceptions. Pierre Duhem, 
d'ailleurs, était un expansif, il tenait sa mère 
au courant de ses idées, de ses travaux, de 
ses projets ; il aimait parler avec elle des 
questions religieuses, politiques ou littéraires 
qui venaient à cette époque passionner l'opi- 
nion, et c'est en les écoutant tous deux que 
la petite fille s'instruisait le mieux. Rien 
n'était plus vivant dans la maison de la rue 
de la Teste que les repas ou les soirées. Le 
soir généralement, par égard pour les mau- 
vais yeux de sa mère, Pierre Duhem lui fai- 
sait la leclurc. (l'était alors un régal, car il 



PIERRE DUHEM 



lisait avec un art véritable qui tenait d'abord 
d'un profond sens poétique et artistique, q u j 
savait donner toute sa valeur à la pensée 
incluse dans l'harmonie des mots, mais aussi 
d'un extraordinaire talent d'imitation ; eo 
écoutant, on voyait! Lisait-il une pièce de 
théâtre, mieux qu'à la scène, les personnage! 
discutaient, se démenaient, chacun avec son 
caractère propre, créés vraiment à Tintons- 
tion de sa voix. 

De longues années s'écoulèrent ainsi, pai- 
sibles et douces ; mais le temps, qui marche 
pour tous, va très vite pour les vieillards. 
Les forces, que la bonne Mme Duhem dépen- 
sait si généreusement pour les siens, décli- 
nèrent brusquement les derniers mois de ea 
vie ; toutes les croix, qu'elle avait si héroïque- 
ment supportées dans le silence d'une rési- 
gnation de parfaite chrétienne, parurent ac- 
cabler ses pauvres épaules, son caractère s'as- 
sombrit, ne conservant plus de sérénité que 
dans une prière presque continuelle et l'ac- 
ceptation de la mort qui venait. Son fils el 
sa fille, Marie Duhem, se partagèrent le* 
dernières semaines de cette vie qui s'étei- 
gnait ; ce fut chez cette dernière, chez qui elle 



t.F.S D E II N I B n F, S ANNÉES 189 

, e trouvait alors, à Saint-Martin-du-Tertre, 
loin de son fils, qu'au soir du 26 août 1906, 
en quelques heures et sans agonie, la mère 
de Pierre Duhem s'endormit dans la paix 
du Seigneur. 

L'épreuve fut grande pour le fils, et à la 
mesure de cette affection filiale qui faisait 
parfois l'étonnement de ceux admis dans son 
intimité. Mais il ne trouva pas que le chagrin 
lui donnât le droit de ralentir son labeur. Le 
commencement de ses importants travaux 
d'histoire des sciences est contemporain des 
dernières années de sa mère. Il s'y était du 
reste intéressé de tout temps : de nombreux 
articles à la Revue des Deux Mondes, à la 
Revue des questions scientifiques, à la Revue 
générale des sciences; deux ouvrages, le Mixte 
et la combinaison chimique, et l'Évolution de 
la mécanique témoignent que, depuis Lille, 
jusqu'alors, il n'avait jamais cessé de s'oc- 
cuper de l'histoire des théories physiques ; 
mais ces recherches n'avaient été, pour ainsi 
dire, qu'en marge de ses autres travaux de 
physique-mathématique. Son œuvre d'his- 
toire des sciences, aveu les importantes dé- 
couvertes qui allaient la marquer, ne com- 



1ÎH) piEnnn diiiif.m 

mencc vraiment qu'avec les Origines de la 
statique. Il était alors fort loin lui-même de« e 
douter des proportions considérables qu'allait 
prendre cette œuvre. Il avait promis à | a 
Reçue des questions scientifiques un ou deux 
articles sur l'origine des théories de la pesau- 
teur. II avait ainsi été amené à lire des ou- 
vrages de Roberval et de Cardan. De cette 
époque datent les premiers textes copiés à la 
hâte, à la bibliothèque de l'Université, dans 
ces fameux cahiers à couverture de toile grise 
dont plus d'une centaine, par la suite, de- 
vaient contenir les matériaux nécessaires à ce 
formidable travail. Nous avons dit comme il 
était expansif, et associait les siens à tout 
ce qui l'intéressait. Au retour de la biblio- 
thèque, il contait à sa mère et à sa fille ses 
découvertes, et chacun chez lui, et avec lui, 
commença à se passionner pour cette mer- 
veilleuse histoire de la statique qui allait de 
surprise en surprise. Ses articles avaient com- 
mencé à paraître, mais au fur et à mesure le 
champ de ses investigations s'étendait. Il 
raconte lui-même, dans la préface de l'ou- 
vrage, l'étrange histoire de ces Origines qui, 
au rebours de la marche de tout récit, corn- 



MÎS DEHNIJ-nF.S ANNÉES J * J | 

mence par la fin, pour remonter le cours du 
fleuve jusqu'aux sources, c'est-à-dire jusqu'à 
ces maîtres du Moyen Age dont, au début de 
ces recherches, il ne soupçonnait même pas 
l'existence ! Il s'excuse même, en ces pages, 
de cet apparent désordre, si contraire à la 
véritable coquetterie d'ordre et de clarté 
qu'il mettait à la composition de ses ouvrages, 
et il lui fut pénible de voir celui-ci déroger 
à la règle. Peut-être avait-il tort de le re- 
gretter, car le lecteur se trouve associe 
ainsi à l'émotion de la découverte, sorte 
de chasse à courre où, d'auteur en auteur, 
l'idée mère de la théorie est débusquée. Il 
touche ainsi du doigt l'espèce de révolution 
que ce premier ouvrage de Pierre Duhem 
devait apporter dans l'histoire des sciences. 

La publication des Origines de la sta- 
tique n'était pas achevée, que Pierre Duhem 
déclarait à sa fille vouloir leur donner un 
pendant : « J 'écrirai par la suite les Origines 
de la dynamique. » Cette histoire de la dyna- 
mique devait clic aussi dépasser les bornes 
dans lesquelles son auteur la concevait au 
début ; elle devint : le Système du monde, 
histoire des doctrines cosmologiques de Platon 



192 



à Copernic, véritable histoire générale deg 
connaissances et des théories scientifique, 
depuis l'époque hellénique jusqu'à la Renai* 
sance. Ouvrage immense, que la mort devait 
l'empêcher de terminer, mais dont cinq gro 8 
volumes ont déjà paru, dont quatre autrei 
sont entièrement achevés. Les dillicultés de 
l'après-guerre ont seules empêché jusqu'ici 
l'éditeur d'en finir la publication. II s'adon- 
nait à une véritable besogne de défrichement 
explorant un terrain où nul avant lui n'avait 
mis le pied. Aucun obstacle ne le rebuta : 
nous faisions plus haut allusion à la centaine 
de cahiers qui contiennent des notes et de» 
extraits d'un nombre encore plus grand de 
manuscrits prêtés par la Bibliothèque Na- 
tionale ou par la Bibliothèque Mazarine. Ces 
manuscrits étaient envoyés un par un à la 
bibliothèque de l'Université de Bordeaux; 
les délais de retour et les formalités de de- 
mande causaient une perte de temps bien 
préjudiciable à Pierre Duhem ; de plus, il 
n'était jamais certain par avance que le ma- 
nuscrit qu'il demandait conticndraitles texte* 
qu'il supposait devoir se rapporter à m 
recherches. L'obligation, donc, de renvoyer 



I.FS DERNIKHKS ANNÉES 193 

le plus tôt possible le manuscrit prêté, l'im- 
possibilité de le consultera nouveau si c'était 
nécessaire, l'amenaient à faire de longues 
copies qui, peut-être, lui seraient inutiles. 

Là encore, l'on peut mesurer quelles en- 
traves l'ostracisme, qui le maintint en pro- 
vince, mit à son travail; et quelle fasti- 
dieuse besogne, quelle perte de temps, lui 
eussent été épargnées si, par le voisinage des 
grandes bibliothèques parisiennes, il avait eu 
la faculté de recourir à ses textes chaque fois 
qu'il en aurait eu besoin. 

Si l'on a pu dire que, par sa facilité à ma- 
nier le grec et le latin et par sa culture, 
Pierre Duhem était un humaniste (l'éloge 
d'ailleurs lui eût déplu, car il n'aimait guère 
les vrais humanistes de la Renaissance), il 
n'était nullement un chartistc. Les écritures 
de ces manuscrits, parfois fort dilïïciles et 
très différentes selon les copistes et les 
époques, et surtout les abréviations, qu'il ne 
connaissait pas, et dont il dut faire une véri- 
table étude, auraient pu le rebuter. Mais sa 
merveilleuse et tenace énergie surmontait 
toutes ces difficultés : il ne considérait que le 
but à atteindre. L'humaniste donc, par né- 
13 



194 



nr.nnE duiiem 



cessité, devint chartistc, et bientôt, p 0Ur i„j 
les plus dillicilcs écritures du quatorzième ou 
du quinzième siècle n'eurent plus de secret 
Songeons, d'autre part, que ses travaux 
d'histoire des sciences se poursuivent à côté de 
son enseignement, qui l'absorbe de plus en 
plus. Ce n'est plus heureusement, comme 
en 1901, l'unique étudiant, le nombre et la 
qualité de ses élèves a augmenté; des étu- 
diants et des étudiantes viennent préparer 
leur licence, et même l'agrégation ; il a la 
joie d'avoir dans le nombre de très bons 
élèves. II fait de plus un cours public sur 
Y Histoire du système du monde. Mais surtout, 
il poursuit avec la même ardeur confiante 
ses travaux de physique théorique, auxqueli 
il assigne le premier rang, et devant lesquels 
il entend que ses travaux d'histoire aient 
à marquer le pas. Son grand Traité d'énergé- 
tique est de 1911, les mémoires et les publi- 
cations diverses continuent à se succéder. Le 
25 février 1913, il écrit à sa fille : « Ma vie 
est trop surchargée de travail pour que je 
puisse employer à voyager les congés qui 
surviennent au cours de l'année ; les semainei 
où les cours battent leur plein, je n'arrive 



l.KS DERNIÈRES ANNÉES 195 

pas à faire tout ce qu'il faudrait. Si les congés 
nc venaient pas de temps en temps me per- 
mettre de me remettre à flot, ma vie serait 
une vie de surmenage que je ne serais pas de 
force à mener longtemps. » — « Le travail 
n'a jamais tué personne, » avait-il coutume 
de dire. Lui, il y consumait ses forces, et un 
tel labeur devait avoir raison de sa puissante 
vitalité. 

Entre temps encore, les trois volumes 
des Études sur Léonard de Vinci avaient 
paru (1906-1909-1913). L'énigme des célèbres 
cahiers de Léonard fut par lui déchiffrée ; 
sans rien diminuer du génie scientifique du 
grand artiste, il retrouva à quelles sources 
il avait puisé. Les découvertes sortent rare- 
ment, Minerves casquées, du cerveau de leur 
inventeur; elles cheminent plus souvent au 
travers d'une longue tradition, s'élevant ainsi 
peu à peu au sommet où le génie rencontré 
les placera d'un seul coup. Il en fut ainsi 
pour les manuscrits de Léonard ; Pierre 
Duhem y reconnut des notes de lectures; 
y nota l'influence de l'École parisienne du 
quatorzième siècle, révélant en même temps 
tout ce que le peintre florentin, véritable 



lî>6 



génie universel, ajoutait à ce qu'avaient 
trouvé ses devanciers. Mais, non content de 
connaître ceux que le Vinci avait lus, il recher- 
cha ceux qui le lurent, restituant ainsi à 
leur inventeur des découvertes attribuées à 
d'autres, dépistant parmi ceux-ci de véri- 
tables plagiaires, comme Jérôme Cardan et 
Bernard Palissy. La place assignée à Léo- 
nard par Pierre Duhem en ces Études est 
unique dans l'Histoire des Sciences et comme 
le carrefour entre la pensée scolastique et la 
pensée moderne. Qu'on se représente ce qu'un 
tel ouvrage exigea de recherches laborieuses 
de manuscrits ou de livres anciens à dé- 
pouiller ! Il se le reproche parfois, craignant 
d'arracher à la physique théorique le meil- 
leur de «on temps ; il se compare à un écolier 
qui prolongerait outre mesure sa récréation. 
Noue n'insisterons jamais assez sur ce genre 
de scrupule, et le rang toujours secondaire 
qu'il tenait à assigner à ses travaux d'his- 
toire ; rien ne montre mieux, par contre, l'im- 
portance qu'il attachait à ses ouvrages pu- 
rement scientifiques, à l'énergétique, cette 
« science reine t comme il la nomme en l'un 
de ses écrits. 



De merveilleuse» découvertes venaient par- 
foi» récompenser son labeur, tel cet impor- 
tant fragment inédit de VOpus lertium de 
Roger Bacon, identifié par lui en un manus- 
crit de la Bibliothèque nationale et fausse- 
ment attribué au commentateur arabe Al 
Bitrogi ; tel surtout ce Traité du ciel et du 
monde de Nicole Orcsme, manuscrit français 
conservé à la Bibliothèque nationale, où l'au- 
teur, évêque de Lisieux, exposant l'opinion 
d'Aristote sur l'immobilité de la terre au 
milieu du monde, en vient, lui, à soutenir 
la doctrine contraire : « Mes, soubs toute cor- 
rection il me semble que l'on pourrait bien sou- 
tenir et colorer la dernière opinion, c'est assa- 
voir que la terre est meue de mouvement journal 
et le ciel non. » Et ce précurseur français de 
Copernic expose en langage clair, en cette 
fin du quatorzième siècle, l'hypothèse à la- 
quelle en 1543 le chanoine de Thorn devait 
attacher son nom. Quelle émotion s'emparait 
alors de Pierre Duhem devant une découverte 
aussi inattendue, et comme le soir il avait hâte 
d'en faire part à sa fille ! 

Celle-ci n'était pas seule, d'ailleurs, à par- 
tager en ces occasions son émotion et sa joie. 



198 



PIERRF. 1)1 II li M 



L'exil à Bordeaux et la vie universitaire, 
lui avaient été si peu cléments, venaient pour, 
tant de le dédommager et de lui amener u n 
ami véritable. M. Albert Dufourcq venait 
d'être nommé professeur à la Faculté de« 
Lettres de Bordeaux, pour y enseigner l'his- 
toire du Moyen Age. De famille parisienne 
ainsi que sa jeune femme, il arrivait un peu 
dépaysé dans cette ville de province, si ren- 
fermée sur elle-même et si étrangère à toute 
vie intellectuelle. S'informant de relations 
possibles il avait nommé Pierre Duhem : 
« Inutile ! lui fut-il répondu, Duhem ne voit 
jamais personne ; il ne vous rendra même pas 
votre visite ! — Nous verrons bien ! » répondit 
.M. Dufourcq qui s'en fut voir ce solitaire 
farouche. Ce fut sans doute pour eux deux 
une joie réelle et une surprise de se découvrir 
du premier coup tant de terrains d'entente : 
profondément croyants l'un et l'autre, ils ai- 
maient tous deux la Krancc et leur Paris 
natal ; de plus leurs travaux historiques les 
rapprochaient encore. C'était entre eux de 
passionnantes conversations où chacun était 
heureux de suivre les recherches de l'autre. 
Au lieu de l'unique visite prédite, ce furent 



LES DKHNIKHF.S ANNÉES | f>0 

bientôt des rencontres de plus en plus fré- 
quentes ; et ces agréables relations devinrent 
peu à peu une de ces solides amitiés, quasi 
fraternelles, comme chaque vie en compte 
peu. Tous les samedis soir, Pierre Duhem 
avait son couvert mis à l'hospitalier foyer de 
M. Dufourcq, dont les jeunes enfants étaient 
ses meilleurs amis. On y médisait un peu de 
Bordeaux et beaucoup de l'Université, les 
deux amis souffrant des mêmes injustices et 
du même ostracisme. Mais la sérénité reve- 
nait pour parler de cet admirable quator- 
zième siècle, de l'influence qu'y eut le 
christianisme sur la pensée moderne, et 
de la merveilleuse impulsion qu'elle reçut 
de lui. C'est alors que, si dans la semaine, 
Pierre Duhem avait fait quelque trouvaille 
intéressante dans les feuillets d'un ma- 
nuscrit, il avait hâte de l'annoncer à son 
ami. 

M. Albert Dufourcq a bien voulu nous 
envoyer ses souvenirs de ce temps ; ils com- 
plètent fort heureusement pour les dernières 
années de la vie de Pierre Duhem ceux que 
le docteur Récamier et M. André Chevrillon 
nous avaient adressés pour sa jeunesse. Ce 



200 PIERRE ni'HEM 

aont trois admirables témoignages q„; 
mettent vraiment en pleine lumière la physi 0 . 
nomie de l'ami disparu. 



« Le plus ancien souvenir que j'ai gardé de 
Duhem me le montre dans ma salle à manger 
rue Margaux. Cela pouvait se passer en 1901 
ou 1902. Le P. Etourneau était venu prê. 
cher à Saint-André. Je l'avais connu à Trou- 
ville et je l'avais prié à déjeuner. Sans doute 
fut-ce à cette occasion que Duhem vint 
d'abord chez moi prendre un repas. La der- 
nière fois qu'il s'assit à notre table, c'était 
en 1914. J'étais à Paris, travaillant au tome V 
de mon Élude sur les gesta martyrum. Je ne 
me rappelle plus quelle raison l'y avait con- 
duit de son côté. 

Entre ces deux dates, nous nous sommes 
progressivement liés, eucore que je fusse bien 
incapable de suivre le détail de ses travaux 
mathématiques. Orientes de façon assez ana- 
logue, voyant dans l'histoire et la physique 
deux sciences, en somme, assez sent- 



LES DEnMÈUF.S ANNÉES 201 

blablee (1), pareillement épris de critique 
intellectuelle et croyants en la parole du 
Christ, nous fûmes rapprochés en outre par 
un même sentiment où nous communiions : 
l'admiration que nous inspirait la splendeur 
de cette Renaissance des onzième et quator- 
zième siècles, où des traditions imbéciles 
montrent la « nuit du Moyen Age»... Admi- 
ration d'autant plus vive qu'elle nous sur- 
prenait, l'un et l'autre, de façon assez inat- 
tendue. Encore que nous fussions en garde 
contre les légendes, — ou que nous crussions 
l'être, — nous en subissions le prestige. Les 
découvertes que, chaque jour, Duhem en- 

(1) Physique et Histoire, peut-on dire, renoncent 
pareillement à olfrir une représentation intégralement 
complète et parfaitement exacte des phénomènes de la 
nature et des évolutions de l'histoire, — mais croient 
que leurs théories progressives donnent des images de 
moine en moins différentes, — tout en avouant ne pou- 
voir justifier logiquement la valeur attribuée à ces théo- 
ries. Comme la physique dérive et dépend des sensa- 
tions qui décèlent les phénomènes, ainsi l'histoire dérive 
et dépend des documents qui reflètent les événements. 

Dès lors, s'apposent les démarches de chacune : pro- 
cédés critiques visant à saisir ce qu'il y a derrière la 
sensation et derrière le document, hypothèses interpré- 
tatives s'ellorç ant à grouper en séries naturelles les faits 
qui ont été dégagés d'ahord. 



202 iMKHHi-: nrni-M 

tassait à mes côtes, confirmaient les j U g e . 
ments que m'avaient suggérés des enquêtes 
de tout autre nature. 

Dès 1903 je le consultai sur Galilée et g Ut 
Descartes. Son Evolution de la mécanique 
parue cette année même, est le premier de 
ses livres qu'il m'ait offert (1). Vinrent en- 
suite ses études sur l'histoire de la statique. 
Avec quelle émotion ne déchiffrait-il pas 
l'œuvre des Jordan, — sans réussir à en pré- 
ciser la patrie — puis celle de Buridan et 
d'Albertutius, celle enfin de Nicole Oresme. 
Je revois ces pages fameuses où, d'une plume 
magnifique, le doyen du chapitre de Rouen 
avait tracé la théorie copernicaine, plus exac- 
tement parfois que Copernic ne devait faire. 
Avec quelle émotion Duhem les a-t-il lues 
et copiées sous mes yeux (2) ! Ses études 
ultérieures le convainquirent de la robustesse 
et de la souplesse du génie mathématique 
d'Uresme : malgré la grossièreté de ses mé- 
thodes de calcul, Oresme a réussi, me disait-il, 

(1) Il m'avait donné, dè> l'abord, une belle notice 
«ur Brunei. 

(2 Cf. lu Revue général* de» science* du 15 no- 
vembre 1909. 



I.l-S DEHNIKItHS ANNÉES 203 

à résoudre des problèmes d'une très grande 
complexité et délicatesse 

Mais c'est à Aristotc que Duhem historien 
revenait toujours avec passion. Si grande 
place que Descartes et Pascal aient tenu en 
sa pensée, quelque admiration que lui ait 
inspiré Léonard, c'est à Aristote qu'allait, 
je crois, son admiration majeure. C'est, d'ail- 
leurs, d'Aristotc qu'était sortie la science 
dont il suivait l'essor. Les limites de l'aristo- 
télismc, c'est Aristotc encore qui avait fourni 
le moyen de les dépasser. Il revenait souvent 
aux Seconds analytiques. Mais avec quelle 
sévérité ne jugeait-il pas saint Thomas 
d'Aquin ! Il rendait volontiers hommage à la 
conscience avec laquelle saint Thomas expo- 
sait les théories des Anciens. Mais comme il 
regrettait l'arbitraire avec lequel le disciple 
de saint Albert cousait ensemble les idées 
qui répugnaient entre elles. Il comparait 
volontiers son attitude à celle de ces en- 
fants qui font un puzzle avec des éléments 
mal ajustés. Comme saint Bonaventure, il 
jugeait folle l'idée de baptiser le Stagyrite. 
Il allait même, ce qui me paraissait excessif, 
jusqu'à contester que le thomisme cons- 



204 



PI F. DRE DI'HFM 



tituât un système animé d'un esprit défini 
Le bruit de ses découvertes se heurtait 
souvent au silence systématique des u ng j 
l'obtuse intelligence des autres. Ceux q u | 
tenaient à l'éloigner de Paris n'inclinaient 
guère, on le devine, à chanter ses louanges 
Mais le monde catholique français eût p u 
semble-t-il, s'intéresser au labeur silencieux 
de ce prodigieux travailleur. Ses enquêtes 
tournaient à la gloire de l'Église, de deux 
manières différentes et certaines. C'étaientdes 
prêtres, ou des évoques, que ce Buridan, cet 
Albertutius, cet Oresme qui avaient aperçu 
les premiers, et les premiers formulé, les prin- 
cipes d'où la science moderne est sortie. Et 
c'était une idée chrétienne, mieux encore, 
la foi chrétienne qui avait suscité leur cri- 
tique d'Aristotc et guidé leurs théories tâ- 
tonnantes : l'idée, la foi qu'aucune limite 
ne borne le pouvoir créateur de Dieu puisque 
Dieu ne peut être aperçu qu'en tant qu'In- 
fini, — que les prétendues nécessités dont le 
péripatétisme fait état sont donc mythes 
creux, — que l'unité de la création, néces- 
saire conséquence de l'unité de Dieu, exige à 
son tour, en une certaine et essentielle mesure, 



lf.s »KnNiÈnEs années 205 
l'unité et l'intime homogénéité des lois natu- 
relles. Conclusions dont les chrétiens devaient 
d'autant mieux se prévaloir qu'elles étaient 
tout inattendues. Jamais Duhem ne s'était 
proposé de définir ce que la science devait à 
la foi. Duhem, professeur de physique théo- 
rique, s'était proposé toujours, je crois pou- 
voir dire exclusivement, d'enseigner la phy- 
sique théorique. Il s'estdonc appliqué d'abord 
à formuler les théories physiques telles que 
cela pouvait se faire aux alentours de 1900 ; 
et cet effort l'a conduit à l'énergétique. Il 
«'est appliqué ensuite à déterminer l'origine 
des théories qu'il avait entendues, critiquées, 
voulu remplacer : et cet effort l'a conduit 
au système du monde... Rares étaient en 
France ceux qui suivaient le mouvement de 
sa pensée. Parmi ses amis eux-mêmes, il m'a 
été donné de constater une étonnante indif- 
férence. Je m'amusai donc, une année, à 
esquisser une histoire de son histoire, tandis 
qu'elle n'était pas achevée encore et qu'il 
s'ingéniait — en ce Bordeaux où nous n'avons 
guère qu'une centaine de manuscrits — à 
boucher peu à peu par de minutieuses re- 
cherches, les trous de son monument. 



206 



pii-uri: m -ii km 



M. Francis Charmes fit bon accueil à mon 
article et le publia dans la Iieuue des Deux 
Mondes du 15 juillet 1913. Duhem ne m'en 
cacha pas sa joie. Pourquoi faut-il ajouter 
ce qu'on devine? Mon article ne changea 
pas ftrand'chose à la situation donnée. Ho- 
mais, Vadécard, leurs innombrables amis 
certains vrais savants et vrais philosophes 
eux-mêmes, continuent, continueront, de ré- 
péter que l'Eglise ne connaît la science q Ue 
pour l'étouffer. Et dans le camp adverse 
certains s'acharnent à découvrir l'Amérique, 
comme si Duhem n'en avait pas, le premier 
dessiné les contours. 

Ses études historiques l'affermissaient en 
ses mathématiques. Entre les deux hypo- 
thèses qui s'étaient affrontées au cours des 
siècles, — la théorie platonicienne et relati- 
viste, la théorie aristotélicienne et objecti- 
viste, — il n'admettait point que l'on hésitât. 
L'objectivisme lui paraissait ridicule, — celui 
des modernes atomistes, autant que celui 
d'A verroèe. — D'un phénomène constaté il est 
ridicule, disait-il, de penser qu'une seule 
interprétation est, et sera, possible ; d'autant 
que renonciation de cette constatation est 



LF.S IH-niSliiHES ANNÉES 207 

déjà nécessairement fonction d'une théorie(l). 
Quel mépris lui inspiraient les « pharma- 
ciens » ! Avec quelle joie il déclarait que le 
système de Ptolémée pouvait fort bien 
énoncer et encadrer les phénomènes aujour- 
d'hui connus ! Question de multiplication ! 
dîsait-il. Il n'y a qu'à multiplier les excen- 
triques et les épicycles, sinon les sphères 
homéocentriques d'Eudoxe. « Et qui sait, 
ajoutait-il, en éclatant de rire, si le mouvement 
des planètes, ce ne sont pas les anges et les 
archanges du Seigneur qui le leur impriment, 
tandis qu'ils jouent aux boules dans les 
plaines de l'infini. » 

Mais il se gardait de l'artificialisme et du 
scepticisme. L'ordre auquel aboutissent les 
classifications naturelles, qu'esquissent avec 
une précision croissante les théories scienti- 
fiques, s'il est vain — et contradictoire — de 
prétendre établir leur nature explicative et 
leur portée objective, une sorte d'instinct 
tout-puissant nous retient d'y voir seulement 
un pur jeu de la pensée. « Nous avons une 
impuissance de prouver invincible à tout dog- 

(1) Je renvoie n sa Théorie physique; In 3* édition a 
paru en 1933. 



208 



PI F. HUE ÎM HICM 



materne ; nous avons eu une idée de la vérité 
invincible à tout le « pyrrhonisme ». U f a { 
«ait sienne l'idée de Pascal. Sur ce point fon 
damental, c'était, je crois, son dernier 
mot (1). 

La joie de voir la vérité absolue, s'il | a 
refusait obstinément aux habitants du monde 
eublunaire, s'il la réservait aux interlocu- 
teurs de Platon et d'Oresme, de Léonard et 
de Pascal, d'Ampère et d'Helmholtz devisant 
entre eux tandis qu'ils parcourent les col- 
lines éternelles, il entendait que de toutes ses 
forces aspirât à l'étreindre la pensée du sa- 
vant. Le pur amour de la vérité, l'élan divin 
vers la vérité — inaccessible, mais discernable 
— c'est ce qui faisait, à ses yeux, la grandeur 
de la science et la noblesse du savant. 

Celui dont la vie était vouée à la pensée 
pure, — et qui mesurait l'étendue des dont 
qui lui avaient été départis, — était la sim- 
plicité et la bonté mêmes. Au cours d'une vie 
déjà longue, je ne crois pas avoir rencontré 
une nature aussi pleinement équilibrée. De 
taille moyenne, de teint coloré, il pouvait 

(ij Cf., ouln- «a Tliiurit physique, m Notice w [*>] 
litre* et travaux, mai 1913, p. 113. 



LES DERNIÈRES ANNÉES 209 

passer inaperçu de ceux que n'atteignait pas 
son regard, lumineux et chaud, reflet de ses 
longues méditations. Il se sentait différent 
de beaucoup. Mais il entendait ne pas éblouir ; 
il se contentait d'éclairer. Modestie natu- 
relle, humilité chrétienne, réflexion touchant 
le mystère des découvertes — que d'imper- 
sonnel dans ce qui peut sembler le fruit le 
plus direct de la maturation d'une pensée! 
— il y avait de tout cela dans l'attitude qu'il 
gardait : simplicité charmante, souriante 
bonté. 

Il vivait solitaire. Et comme je ne connais- 
sais guère son histoire, d'abord je ne compre- 
nais pas sa réserve. Lorsque Du<ruit — dont 
l'indépendance et la droiture pouvaient con- 
venir à sa droiture et à son indépendance — 
organisa des réunions où l'on discutait des 
questions du jour, je ne réussis pas à le dé- 
cider à se joindre au groupe des causeurs. 
k Je suis si peu social, disait-il, que je ne suis 
pas sociable... » Peu à peu je compris. Ma 
propre histoire m'y aida. Lui-même me l'avait 
prédit. 

Professeurs à la même Université, mais 
attachés à des Facultés différentes, noua cau- 
14 



210 



pn;nnr nnii.M 



«ions des divers incidents qu'entraîne la v i e 
de chaque jour. Il était plus ancien qu e moj 
à Bordeaux, il avait été membre du Conseil 
de l'Université : ce qui l'avait mis au courant 
de diverses affaires. Il lui était plus facile de 
voir clair. Quels dessous il dévoilait au néo- 
phyte candide que j'étais alors! Avec quelle 
verve il me contait, par exemple, les péri- 
péties de la fondation de la chaire... mettons 
de Nubien, je me le rappellerai toujours. 

Les brimades dont il avait souffert, l'os- 
tracisme auquel il «'était heurté, — dont en 
général il ne disait rien, — ■ furent bientôt 
mon lot. Mon Potentiel lliermodynamiquet'ap. 
pelait V Avenir du Christianisme. Ceux qui 
avaient applaudi à ma critique des légendes 
s'effarouchaient de mes essais de synthèse. 
Deux fois des intermédiaires tentèrent 
d'acheter mon silence... L'amitié de Duhem 
me dédommageait des hostilités qui se mul- 
tipliaient, s'aggravaient, et n'étaient pas 
sans l'effrayer. Nul ne me défendit avec plus 
de constance et de vigueur (1). C'était le 

(i j De lou» le» «ouvenir» qui me nuiil trop pcworuieli 
pour que j'v iiminle ici, je ne citerai qu'un : une lettre 
de Dubem à° uu femme, en date du 3 mari 1910, le «r- 



I.KS DERNIÈRES ANNÉES 



211 



temps où Brunetière et le P. Soheil étaient 
frappés pareillement. 

A la suite ce8 incidents je songeai à 
créer une Association catholique des étu- 
diants de l'Université de Bordeaux. Duhem 
fut un des premiers à connaître mon projet. 
H fit tout pour m'en détourner. Je le revois 
encore en son bureau de la rue de la Teste ; 
il manœuvrait ses pincettes en causant; il 
me montrait l'hostilité nécessaire de tous les 
neutres, de tous les pleutres, etc.. C'était 

litie en sa forme authentique. Voici quelques passages : 
« Madame, lorsque je rencontre un texte qui puisse 
servir à votre mari pour composer l'Avenir du Chris- 
tianisme, je m'empresse de le lui envoyer. Aujourd'hui 
c'est à vous-même que je voudrais oirrir deux documents 
tout récents, ils n'ont encore que quelques heures... » 
La lettre enveloppait une carte de visite de M. X... 
(que le ministère, cl la Dépêche de Toulouse entendaient 
introniser dans la chaire dont j'assurais l'enseignement 
depuis neuf an»), et une seconde carte, celle de Duhem ; 
après son nom, cl ses titres, on lisait : regrette vivement 
de ne pas s'être trouvé chez lui lorsque M. X... est venu 
le voir; il se fût fait un devoir et un plaisir de montrer la 
porte à son visiteur. 

Duhem me mit plusieurs fois en garde contre certains 
personnages dont il lui avail été donne de percer le 
double jeu. Je puis citer Painlcvé. Je l'avais entendu 
dans les fêles du centenaire de l'École. 11 m'avait séduit. 
Duhem qui le connaissait fort bien m'apprit qu'il con- 
venait do se méfier. 



212 



PIKRRF Dl'HEM 



son amitié pour moi qui parlait. Lorsqu'il 
eut appris que j'avais persisté en mon des- 
sein, le premier dimanche qui suivit, il était 
là, nu premier ranp de nos auditeurs. Et j e 
ne crois pas qu'il ait jamais, depuis, manqué 
une réunion du dimanche. Lorsque je quittai 
Bordeaux, quelques mois avant la guerre 
pour aller poursuivie certains travaux à 
Paris, je pouvais partir sans crainte ; mon 
œuvre était en bonnes mains : les siennes. 
Il l'avait adoptée. De toute son autorité il 
aida un prêtre merveilleux, l'abbé Bergcrcau 
à la faire rayonner parmi la jeunesse univer- 
sitaire (1). 

Il aimait tendrement mes enfants. Quand 
nous causions le soir, après dîner, et que les 
cris de quelque nouveau-né obligeaient la 
mère à l'aller prendre, à le ramener parfois 
au bureau qu'il aimait parcourir à quatre 
pattes, avec quel plaisir Duhem s'amusait 
à suivre les ébats du bébé, parfois soudaine- 
ment délesté de ses langes... Nous revenions, 
avec quelle gaieté, au monde sublunaire. Plus 
tard, lorsque eut grandi le troupeau des 



(1) A partir de 1913. 



LES DERNIÈRES ANNÉES 213 

„ Machuré » (1) quels jolis dessins il leur 
adressait, ornés do quelles amusantes devises ! 
Enfant avec les enfants, aimable causeur 
avec les dames — qui ne pouvaient croire, 
après une visite, que ce fût là un savant 
connu — il 8e faisait tout à tous : sa 
puissante nature, son merveilleux équilibre 
s'adaptait sans peine à la diversité des con- 
jonctures. 

Je ne crois pas que, de cet équilibre sou- 
verain, ses dons naturels fussent le seul prin- 
cipe. Chrétien dans l'âme, et très simplement 
— lui dont, si étendue et si rigoureuse était la 
science — il savait les épreuves que lui avait 
envoyées le Seigneur : il les acceptait ; il 
savait les privilèges qu'il devait à sa bonté : 
il les acceptait de même, aussi simplement, 
n'oubliant pas qu'il serait demandé davan- 
tage à qui il avait été plus donné, soucieux 
de faire fructifier par un labeur inouï, dans 
la prière, le talent qui lui avait été confié. 
L'amour du Christ, la foi au Christ, c'était 
certainement le ressort de sa vie, le principe 
de sa puissance. » 

(1) Surnom que noua donniona aux enfanta dont 
■'éclipsait la aageaae. 



21 



En 1914, la guerre, qui allait creuser tant 
de vides et séparer tant d'existences, envoyait 
«M. Dufourcq aux armées, tandis que Pi crre 
Duhem restait à son poste à Bordeaux. Cette 
séparation ne fut pas d'ailleurs, à cette 
époque, la seule épreuve qu'il eut à supporter 
Tandis que la Providence lui ménageait 
dans l'exil de Bordeaux une amitié aussi 
inespérée, la solitude se faisait plus grande 
à son propre foyer. Il avait, en 1908, amené 
sa fille à Paris, voulant lui faire connaître 
avec les musées et les souvenirs de la capitale, 
ses parents et ses amis. Ils étaient descendus 
chez sa sœur qui, heureuse de posséder un 
peu de temps sa nièce, insista pour la garder 
uu mois. Bien que durant ce mois les relations 
de famille et d'amis, et la visite de Paris, 
occupassent toutes les heures, le temps dura 
presque autant à la fille qu'au papa. Cepen- 
dant la bonne tante insista pour n'être pat 
oubliée et fit promettre à son frère de revenir 
l'année suivante, (l'est alors qu'Hélène 
Duhem, déjà initiée pur sa charitable tante 



à la pratique des bonnes œuvres, fut sollicitée 
de s'occuper d'une œuvre de la banlieue pari- 
sienne, et elle y consacrera désormais de longs 
mois chaque année, longs mois durant les- 
quels son père restera seul!... Quelles que 
fussent les hésitations ou la contrariété du 
père à voir ainsi partir sa fille, par un scru- 
pule presque exagéré, il n'y mit nul veto. 
Il avait un tel oubli de lui-même, un tel res- 
pect de la liberté d'autrui, qu'il n'aurait pas 
voulu empêcher sa fille de se dévouer aux 
œuvres, si telle était sa vocation. Mais com- 
bien fut triste désormais la vie de ce père 
trop bon : les absences de la fille furent fré- 
quentes et longues ; elles se prolongèrent 
chaque année trois, quatre, et parfois sept 
ou huit mois. Lui, ne se plaint pas, mais il 
écrit à sa fille tous les jours, la tient au cou- 
rant de sa vie et de son travail, et pour ne pas 
l'attrister par le tableau de son existence 
solitaire, il n'en dit rien, ou rarement ; par- 
fois, cependant, une plainte lui échappe, 
mais si discrète, comme en cette lettre où, 
au-dessous de la date, il a inscrit cette re- 
marque : « Aujourd'hui quatre mois que je 
n'ai pas revu ma petite! » 



216 



PIERRE DUHB.M 



Il y avait heureusement pour l' Un 
l'autre les vacances ! Et c'est encore è. Ca 
brespine, dans la bonne maison de famille 
qu'ils continuent de les passer. On se hâte' 
généralement de quitter Bordeaux sitôt 1 M 
premiers jours de congé et la joie est aus» 
grande pour l'un comme pour l'autre de ce 
long temps à passer ensemble dans ce pay, 
qu'ils aiment, à l'ombre du vieux lop 8 
Mme Duhem, en mourant, ne l'avait pai 
légué à son fils ; elle redoutait qu'il lui déplût 
d'être, pour ses vacances, toujours attaché 
au même lieu ; elle savait combien il aimait 
les voyages et leR beaux sites, de plus, sa 
fille en grandissant devenait maintenant eu 
mesure de l'accompagner. Elle confia donc la 
maison de Cabrespine aux mains pieuses de 
sa fille, insistant dans son testament i pour 
que cette petite propriété, berceau de la fa- 
mille, n'en sortit jamais, et ne fût jamait 
vendue. » Mais quatre années ne s'étaient pat 
écoulées que Marie Duhem, trop absorbée 
par sa vie charitable pour se permettre de 
longues absences dans le Midi, trouva lelep 
pesant ; elle s'en ouvrit ù son frère, lui propo- 
•mit un nouvel arrangement. Il accepta d'em- 



LES DERNIÊHKS ANNÉES 217 

blée : le Hls continuait d'obéir à sa mère 
morte, à en regarder la volonté comme sacrée. 
A partir de 1910, à chaque vacances donc, 
la bonne maison rouvrit sa porte. Pierre 
Duhem et sa fille ne regrettèrent pas d'autres 
villégiatures ; ils se prirent de plus en plus 
à goûter le charme de ce pays sévère, que leur 
révélaient de longues promenades, et surtout 
à jouir, sous le toit des ancêtres, du vrai 
« chez soi ». 

Au cours des grandes courses en montagne, 
comme le soir à la veillée, c'étaient entre le 
père et la fille d'interminables causeries. 
Nous avons déjà dit combien Pierre Duhem 
était un expansif aimant parler de ses tra- 
vaux, de ses projets, et comme sous sa parole 
tout prenait vie II avait noué, au cours de 
ses recherches d'histoire des Sciences, de 
véritables amitiés intellectuelles avec certains 
maîtres des treizième et quatorzième siècles, 
à certains autres, plagiaires, hommes de 
mauvaise foi, ou esprits obtus, qui venaient 
étouffer la découverte près d'éclore, il avait 
voué une belle haine. Il parlait donc de tout 
cela à sa fille, mais sa conversation était tel- 
lement variée qu'il avait vite fait d'entamer 



piEnni- duiiem 



un autre sujet, si un insecte, un minéral ren- 
contrés, faisaient naître une question d'his- 
toire naturelle. Tout l'intéressait, il avait tout 
étudié à fond, niais simplement, comme un 
délassement, redoutant toujours le moindre 
gaspillage de son temps qu'il réservait scru- 
puleusement aux diverses branches de la 
physique. 

C'est ainsi, qu'en 1914, au début de va- 
cances paisibles, tour à tour studieuses ou 
joyeuses, la nouvelle de la guerre éclata 
en coup de foudre, bientôt suivie des tristes 
dates de la capitulation de Liège, de la ba- 
taille de Charleroi, de l'angoissante marche 
des Allemands sur Paris. Malgré le commu- 
niqué, chaque jour plus inquiétant, Pierre 
Duhem ne veut pas qu'un doute sur la vic- 
toire de la France puisse effleurer l'esprit, 
et quand il connaît la victoire de la Marne, 
il exulte ! Le sac de Châteaudun, dont ses 
neuf ans avaient été les témoins, était resté 
trop fidèlement fixé en sa mémoire, pour 
qu'il pût s'étonner de retrouver chez les 
mêmes ennemis la même barbarie; et 
quand il apprend le bombardement de la 
cathédrale de Reinit, il se souvient qu'à 



LES DEKN1KHES ANNÉES 219 

Châteaudun l'église Saint-Jean et l'hôpital 
contigu, sur lequel flottait le drapeau à la 
croix de Genève, servaient de point de mire 
aux canons prussiens. Il est malheureux de 
ne pas pouvoir prendre lui-même une part 
active au commun sacrifice ; il eût voulu au 
moins, avec tous ceux qui tombaient pour la 
France, souffrir dans sa chair et dans son 
gang, et, à défaut de pouvoir combattre lui- 
même il dira à sa fille : « Que n'es-tu le petit 
Pierre que je désirais, j'aurais au moins un 
fils qui se battrait ! » Ce désir de servir, il 
tentera de l'assouvir en contribuant à la 
défense de l'intelligence française pour le 
moins aussi envahie que le territoire. Nul 
n'y était mieux préparé que lui par les 
réflexions de toute sa vie, son goût du bon 
sens, de la tradition et de la mesure ; il pou- 
vait, de plus, parler avec l'autorité que lui 
conféraient ses importants travaux, admirés 
même à l'étranger. Lui donc, qui n'avait 
jamais accepté de faire une conférence, en 
fit alors quatre sur la Science allemande aux 
étudiants catholiques de l'Université de Bor- 
deaux, passant outre à son éloignement pour 
ce genre d'enseignement au grand public, du 



220 



PIERRE DUHEM 



moment qu'il lui paraissait devenir un poste 
de combat. Dan* le même temps qu'il donnait 
ces conférences, il insistait, sur ce même sujet 
à la Revue des Deux Mondes en publiant • 
Quelques réflexions sur la science allemande 
La guerre n'avait pas modifié aa pensée; les 
idées, les remarques qu'il expose sont celles 
qu'avant 1914 on pouvait lui entendre sou- 
tenir ; mais il choisit pour y revenir un mo- 
ment où les esprits sciaient disposés à l'en- 
tendre, où se faisaient visibles les consé- 
quences de cette fameuse culture germanique. 
Les conférences aux étudiants, et l'article 
de la Revue des Deux Mondes, réunis en vo- 
lume sous le titre : la Science allemande, 
eurent un grand succès ; le tirage en fut 
presque aussitôt épuisé. 

Vers la même époque, le professeur Os- 
wald soutenait dans sa chaire de Leipzig cette 
audacieuse allimiation : la chimie est une 
science allemande; et pour le prouver il 
déniait à Lavoisier la-découverte de l'oxygène, 
prétendant en attribuer sa paternité à l'Al- 
lemand Stahl qui aurait simplement écrit les 
mêmes choses en se servant d'autres termes. 
L'était un mensonge audacieux ; Pierre 



LES D i: H M I È II I'. S ANNÉES 221 

Duhem le releva. Mais quand la finesse fran- 
çaise répond à la lourdeur teutonne, elle 
n'emploie pas les mêmes armes. A l'affirma- 
tion hautaine, la réponse de Pierre Duhem 
ge fait interrogative : la Chimie est-elle une 
science française? Et dè6 la première page le 
lecteur est entraîné par cette merveilleuse 
histoire de la découverte de l'oxygène qui 
devait décider de la méthode définitive des 
recherches en chimie. Selon son habitude, 
l'auteur est remonté aux sources, ne négli- 
geant aucun essai, aucun tâtonnement des 
devanciers de Lavoisier, pour arriver à la 
vérité, car il avait pour principe que, si une 
invention est souvent le fruit du travail d'une 
lignée de chercheurs, le mérite de l'inventeur 
n'est diminué en rien par ce travail prépara- 
toire ; l'histoire de ce travail donne l'échelle, 
comme au premier plan d'un paysage une 
chaumière aidera notre entendement à con- 
cevoir la hauteur d'un sommet. Lavoisier 
ne perdra rien à cette consciencieuse mé- 
thode historique ; le travail méritoire de ses 
devanciers et de ses contemporains rigoureu- 
sement exposé, lui laissera tout le mérite 
de la découverte qui a immortalisé son nom, 



222 imfhhu miir.M 

et le lecteur en fermant le petit livre d c 
Pierre Duhem répondra à l'interrogation du 
titre : « Oui, la chimie est bien une science 
française, » car en Lavoisier il admirera un 
cerveau de génie, mais en outre une intelli- 
gence essentiellement française qui a su 
mettre de l'ordre et dc la clarté dans les ima- 
ginations et l'obscurité de ses devanciers et 
dont le ferme esprit critique a su extraire 
d'un empirique fatras l'idée vraie. 

Ce petit livre fut écrit à Cabrcspine en 1915 
pendant les vacances, comme une occupation 
de délassement et, au fur et à mesure, Pierre 
Duhem en lisait les chapitres à sa fille. 

Pendant ces mêmes vacances, on lui de- 
manda de collaborer à un ouvrage sur Ut 
Allemands- el la science qui groupait, parmi les 
auteurs, un grand nombre dc savants fran- 
çais. Il accepta, mais manifesta quelque 
humeur : cette littérature de guerre l'agaçait; 
il y voyait la mode du moment, la jugeait 
factice, et la prévoyait éphémère. « Il n'y a 
pas si longtemps, dit-il à sa fille, que je me 
mettais tout le monde à dos parce que je 
n'admirais pas les théories saugrenues qui 
sortaient des laboratoires allemands, que je 



223 



jugeais la philosophie allemande dangereuse 
et fausse, et sa méthode historique imbue de 
mauvaise foi. Tout le monde chez nous, 
avant la guerre, était à genoux devant l'Al- 
lemagne ; une même mode fait maintenant 
tout dénigrer en bloc. J'ai dit ce que j'avais 
à dire, je ne vais pas toujours me répéter; 
à la fin, pour ne pas faire comme tout le 
monde, je vais dire du bien des Boches! » 
Ce patriote pouvait se permettre cela ! 
C'était une boutade ; et du reste le patrio- 
tisme continua à trouver son compte dans le 
petit chapitre : Science allemande et vertus 
allemandes. Au lieu de s'occuper essentielle- 
ment, comme il l'avait fait auparavant, de 
la mentalité allemande, il s'attache plutôt 
aux caractères moraux de la race, à ses vertus. 
Il conviendra que le Germain est laborieux, 
qu'il est minutieux, qu'il est discipliné, qu'il 
est soumis ; mais il remarquera que ce qui 
serait qualité, vertu, chez tout autre, parce 
que, chez tout autre, cela supposerait un acte 
de la volonté, chez le Germain, ce n'est qu'ins- 
tinct naturel auquel il obéira comme par une 
sorte de fatalité. L'intuition n'aura pas sus- 
cité l'effort, et ne le conduira pas davantage 



224 



PIERRF. DUHEM 



vers la découverte. Pierre Duhem remarque 
alors que les qualités que l'on s'accorde à 
reconnaître au Germain sont également Tapa, 
nage du religieux; lui aussi est laborieux 
méticuleux, discipliné, soumis ; mais à U 
différence du Germain ce ne sont pas chez 
lui aptitudes naturelles, mais vertus véri- 
tables, conquises par un eiïort de la volonté 
Les qualités du Germain se peuvent donc 
acquérir : rien ne nous empêche d'être aussi 
laborieux, méticuleux, discipliné que lui ■ et 
comme nous avons en propre cet esprit d'in- 
tuition qui lui manque et qu'il ne peut, lui 
s'approprier, nos œuvres auront les diverses 
qualités dont s'enorgueillit la science alle- 
mande, mais encore « l'idée neuve, l'idée 
spontanée et individuelle, l'idée française, 
qui en toute liberté déploiera ses ailes et 
prendra son vol ». 

Le patriotisme trouvait encore une fois 
son compte dans le nouvel article de Pierre 
Duhem ; et si nous avons relaté cette boutade 
c'est pour bien montrer son absence de parti 
pris. Ses convictions et ses opinions n'étaient 
pas affaire de mode ou de temps ; elles étaient 
le fruit de méditations profondes et d'étude» 



M: S DEHNlf-RKS ANNKKS 'i'io 

sérieuses qui, pour se former, n'avaient pas 
attendu que l'événement fût venu leur donner 
raison. 

En novembre 1915, de retour à Bordeaux, 
Pierre Duhcm commençait sa dernière année 
scolaire, et peut-être l'une des plus bril- 
lantes. Son travail se faisait plus intense si 
possible. A son cours public il expose, avec 
un enthousiasme qui atteint parfois la plus 
réelle éloquence, les admirables découvertes 
des maîtres de l'Université de Paris au qua- 
torzième siècle ; malgré la guerre.il a un cer- 
tain nombre d'élèves pour la licence ; 
quelques-uns préparent l'agrégation. Bien 
qu'encore lointaine, il commence à entrevoir 
la fin du Système du monde; il a atteint le 
quinzième siècle, le moment où le merveil- 
leux mouvement intellectuel du quatorzième 
subit une éclipse, — il appellera ce nouveau 
lome la Désolation de V Université de Paris; - 
il s'occupe tour à tour des Universités de 
l'Empire au quinzième siècle, de Nicolas de 
Cues, de l'Ecole astronomique de Vienne, de 
Pétrarque et Léonardo Bruni, son dernier 
chapitre sera pour ce Paul de Venise dont il 
possède les œuvres en un précieux manuscrit. 



226 



Mais il ne délaisse pas, pour autant, la phy. 
sique théorique : les mémoires succèdent aux 
comptes rendus de l'Académie des Sciences ; 
un nouveau mémoire sur les Oscillation* 
électriques paraît vers le moment de sa mort 
aux Annales de la Faculté des Sciences de 
Toulouse. Il envoie encore un important 
article sur V Optique de Malebranche à la Revue 
de métaphysique et de morale. Rien n'arrive 
à épuiser son activité, ni surtout la fécondité 
de sa pensée. Il reste l'une dos colonnes, 
— la plus fidèle, — de cette Association catho- 
lique des étudiants, que son ami, M. Du- 
fourcq, a fondée peu de temps avant la guerre ; 
on le voit, assidu, à toutes les réunions. Il 
encourage de même le Groupe des étudiantes 
catholiques, qui compte plusieurs de ses meil- 
leures élèves, et c'est lui qui, à la fin de l'an- 
née scolaire, préside leur assemblée et leur 
adresse quelques mots qui sont comme son 
testament spirituel. Comme il ne perd jamais 
une minute, il trouve du temps pour tout; 
il entretient toute une correspondance avec 
ceux dont il envie l'héroïsme aux armées : 
parents, amis, fils d'umis, élèves ; il visite 
dans les hôpitaux les blessés qu'on lui 



I.HS DERNlÈnKS ANNKKS TU 

recommande. Il s'occupe encore du co- 
mité girondin de l'Orphelinat des armées 
avec un dévouement et une assiduité qui 
étonnent les autres membres, passant les 
matinées du dimanche à inscrire les nou- 
veaux orphelins et à distribuer les secours 
mensuels. 

La guerre se prolonge ; on commençait, 
dès alors, à entendre des propos « défaitistes » ; 
lui, les a en horreur ; il garde à notre armée 
et à ses chefs sa belle confiance ; il est de la 
génération qui a grandi avec l'idée de la 
revanche; il est certain de la victoire finale ; 
il n'admet pas qu'on en doute. A côté de cette 
foi patriotique, la guerre lui est encore sujet 
de méditation : comment n'être pas frappé 
de cette folie destructrice à laquelle con- 
tribuent tant de découvertes, tant de belles 
inventions dues à la science moderne? 
Celle-ci serait-elle donc malfaisante en soi, 
et tout progrès en l'une de ses branches 
tendrait-il nécessairement à cette exter- 
mination du genre humain? Sur ce sujet, 
et pour l'année suivante, il projette une 
nouvelle série de conférences aux étudiants 
catholiques. Quand il mourut, le plan de ces 



228 



conférences était déjà, sans doute, arrêté en 
son esprit, mais il n'a laissé aucune note 
qui puisse nous le révéler; personne, sinon 
sa fille, n'eut sur ce sujet l'écho de ses ré- 
flexions. Ceux qui parlèrent plus tard des 
idées que Pierre Duhem comptait émettre 
au cours de ces conférences, les tenaient de 
sa fille ; mais cette transmission orale parait, 
à celle-ci, avoir quelque peu déformé, en l'ou- 
trant, la pensée de son père, en en faisant 
uniquement un ennemi de « V utilitarisme ». 
La pensée de Pierre Duhem nous paraît plus 
subtile et plus profonde aussi. La guerre, en 
montrant l'acuité de certaines questions, ne 
faisait encore que préciser pour lui des ré- 
flexions bien antérieures sur une conception 
matérialiste de la science. Il y avait déjà 
longtemps que le développement presque 
monstrueux de l'industrie au vingtième siècle 
ne lui paraissait pas une preuve de progrès 
de l'esprit humain ; il s'insurgeait alors contre 
l'importance croissante des questions indus- 
trielles dans l'enseignement, et redoutait que 
les Facultés devinssent des « écoles de con- 
tremaîtres ». Il avait de la recherche scienti- 
fique une idée tout autre qui lui faisait 



écrire déjà en 1899 (1) : « La science a pour 
objet, et pour seul objet, le vrai ; elle ignore 
l'utile. Cela est-il ou n est-il pas? telle est la 
seule question à laquelle la science doive 
répondre ; cette autre question : à quoi cela 
sert-il? la doit trouver sourde et muette. » 
Mais ce disciple de Pascal, qui n'oublie jamais 
«que l'homme n'est ni ange ni bête », se hâte 
de préciser que « bien loin de détourner 
l'homme de science du véritable objet de 
ses recherches, le souci des questions posées 
par la pratique stimule puissamment l'acti- 
vité intellectuelle du chercheur ; il donne un 
soutien matériel, et pour ainsi parler un corps 
à ses méditations. » Cependant, entre ce cher- 
cheur qui résoudra les questions que la pra- 
tique lui pose, et l'ingénieur qui maniera 
leurs solutions, comme Pierre I )uhem leur veut 
une mentalité différente ! « Le premier est 
pleinement satisfait lorsqu'il a montré pour- 
quoi cela est; si le second, au contraire, désire 
comprendre pourquoi cela est, c'est afin de 
mieux voir à quoi cela sert. Le premier se 

(1) P. Duiibm, Usines et laboratoires, a Revue phîio- 
matique de Bordcuux et du Sud-Ouent », > uiim-r 
1" wptembre 1899. ' 



230 



pirnin: duhem 



préoccupe exclusivement de l'ordre dans le- 
quel s'enchaînent les vérités : il a l'esprit 
lliéorique; le second ne se soucie de l'ordre 
dans lequel les vérités s'enchaînent que pour 
s'emparer plus sûrement, à chaque instant, 
de celle qui produira les plus gros bénéfices : 
il a Vesprit commercial; certes, il se pose sou- 
vent cette question : « Cela est-il vrai? » mais 
plus souvent encore il se demande : « Qu'est- 
ce que cela coûte? Qu'est-ce que cela rap- 
porte? » 

Avec son sens de l'équilibre, s'il trouve 
que le savant ne doit point « isoler sa pensée 
de tout contact avec la réalité... sous peine 
d'épuiser ce fonds propre dont il croit tout 
tirer », il veut néanmoins, qu'entre cette 
pensée et cette réalité pratique ; une hiérar- 
chie soit observée. Donc, lorsque au cours de 
cette année 1916 il voyait douloureusement 
que la science des laboratoires allemands 
s'était muée en engins perfectionnés de mort, 
il se souvenait que la raison que l'homme 
tient de Dieu a un but essentiel : la recherche 
de la vérité, lin notre monde matérialiste cette 
raison s'est pervertie, elle s'est détournée de 
sa voie, et ne cherche plus que ce qui sert el 



ce qui rapporte. « Péché contre le Saint-Ks- 
prit!» disait Pierre Duhem qui voyait dans 
cette science meurtrière un châtiment du 

Ciel- . 

Tandis que Pierre Duhem menait de front 
tant de travaux, l'année scolaire s'achevait. 
Au retour de Périgueux, où il fut envoyé 
surveiller l'écrit du baccalauréat, il partit 
avec sa fille pour Cabrespine. Qui eût pu 
croire alors que ses jours fussent comptés? 
Il ne sentait diminuer en rien sa vigueur ; à 
peine de loin en loin quelques malaises pas- 
sagers eussent pu donner des craintes, s'ils 
n'avaient été semblables à ceux que, depuis 
son enfance, il ressentait du fait de son mau- 
vais estomac. Ni lui, ni sa fille n'en conçurent 
donc d'alarme. Ce départ pour les vacances 
fut occupé de projets nombreux, où la joie 
de retrouver le « home » familial s'alliait au 
scrupule de jouir d'un peu de calme dans une 
paisible vallée, tandis que d'autres souf- 
fraient et mouraient dans l'enfer du front. 
Ce début de vacances de guerre ressembla 
donc à tous les autres, sinon que Pierre 
Duhem eut encore le souci d'une charité : 
celui d'inviter uue amie de sa fille, orpheline, 



2',i'2 PlKHHi: DIIHKM 

et de santé délicate, au bon air de (labres- 
pine. Ce» premières semaines, il reprit, comme 
de coutume, les longues promenades, les lec- 
tures à haute voix et ses albums, dont les 
pages se chargèrent de nouveaux croquis. 
L'alarme vint, mais avec quelle soudaineté! 
dans cette nuit du 2 au 3 septembre où 
Pierre Duhem eut une première crise car- 
diaque, au retour d'une excursion un peu 
pénible. I.a douleur le cloue sur son lit : «Je 
souffre horriblement, » dira-t-il, et comme la 
pensée des combattants ne le quitte pas, il 
ajoute avec sérénité : « Je fais ma guerre! ■ 
On n'entendra de cet homme, que la maladie 
vient trouver ainsi, brusquement, en pleine 
santé, aucune autre plainte. 

Eut-il alors la pensée que sa vie était me- 
nacée? .Nous ne le croyons pas ; ni lui, ni sa 
fille ne s'en doutèrent. Le médecin parla 
bien d'angine de poitrine, mais il se montra 
par ailleurs rassurant, promettant que le 
régime qu'il instituait empêcherait tout re- 
tour du mal. Mais combien ces prescriptions 
sévères durent paraître pénibles à son ma- 
lade : désormais les excursions sont inter- 
dites, et surtout toute montée : or. dans un 



I.KS DEHNlfcR,, S années 23.1 

pays comme Cabrespine, si accidenté qu'il 
n'existe pus de terrain plat, c'était réduire 
les promenades à une course de quelques pas, 
sur deux ou trois chemins, toujours les 
mêmes. « Je fais ma guerre, » avait-il dit, 
et sans se plaindre il accepta de ne plus revoir 
désormais les jolis sites qu'il aimait. Avec 
cette énergie, qui ne le quitta jamais, il cher- 
cha, dès lors, un motif d'intérêt et une occu- 
pation pour ces promenades de trois cents 
mètres, à pas lents, dans les alentours de sa 
maison ; il montrait à sa fille les croquis 
qu'il pourrait prendre, s'étonnait de n'avoir 
jamais admiré jusqu'ici ce châtaignier penché 
sur l'eau courante, ou le clocher de l'église, 
dans l'encadrement de cette ruelle, quand 
sur le soir un grand pan d'ombre vient ac- 
cuser son relief. « Je ne me suis jamais oc- 
cupé de botanique, avoue-t-il, je vais m'y 
mettre, noua herboriserons et nous trouve- 
rons à nous occuper tout autour de chez 
nous. » Déjà, il considère les innombrables 
plantes qui croissent sur un vieux mur voisin, 
ou les lichens qui tapissent les rochers d'alen- 
tour. 

Pourtant, une inquiétude lui est venue : 



234 



pirnni- dihem 



malgré les soins et les précautions, il reste 
oppressé et songe à son cours public, à la 
fatigue de parler dans ce grand amphithéâtre 
de la Faculté des Sciences dont l'acoustique 
est si mauvaise ; aura-t-il désormais la force 
d'y enseigner, et cet effort lui sera-t-il permis? 
Il veut écrire au médecin, souhaite sur ce 
point d'être rassuré. Mais celui qui « fait 
sa guerre » livre en ce moment, à son insu, 
son dernier combat : comme ces soldats du 
front avec lesquels il veut souffrir, il sera 
bientôt frappé, lui aussi, en plein cœur. Le 
14 septembre est arrivé ; il se sent mieux ce 
matin-là et s'apprête à sortir ; il vient d'in- 
terrompre un dessin à la plume commencé la 
veille ; mais il s'attarde dans sa chambre, 
sa fille travaille auprès de lui ; tous deux 
parlent de la guerre, et comme une pensée 
« défaitiste » échappe à sa fille, il la relève, il 
ne veut pas entendre dire que la victoire 
puisse nous échapper, 8a confiance cet tou- 
jours inébranlable, il en expose les raisons 
quand, soudain, il se tait et commence à 
râler ; quelques instants après, sans avoir 
repris connaissance, il rendait le dernier 
eoupir. 



LES DRItMfcRKS ANNKKS 235 

Ce fut la douleur et la stupeur chez les 
siens, chez ses amis, chez ses élèves, et même 
dans la France entière. Cette France qu'il 
avait tant aimée et si bien servie, à cette 
heure suprême, où il disparaissait, parut le 
comprendre et mesurer la perte dont cette 
mort prématurée la frappait. Tous les jour- 
naux annoncèrent sa mort, et la plupart en 
rendant hommage à l'œuvre du savant, s'in- 
clinèrent devant la grandeur et la simplicité 
de cette vie d'homme fidèle à sa foi, à sa 
patrie, à ses principes, à ses convictions, que 
les injustices et les obstacles ne découra- 
gèrent pas, et dont le désintéressement absolu 
n'eut d'égal qu'une bonté, qu'une charité 
sans mesure. 

Par la suite, plusieurs biographies pa- 
rurent ; chacune apporta son tribut d'admira- 
tion à l'œuvre et à l'homme. Puis ce fut la 
magistrale étude de M. Émilc Picard expo- 
sant en séance solennelle de l'Académie des 
Sciences l'ensemble de ses travaux et retra- 
çant sa vie ; témoignage suprême de l'intérêt 
que l'Institut ne cessa jamais de porter à 
l'œuvre de Pierre Uuhem. Enfin, son sou- 
venir reçut un hommage local de cette ville 



2.% 



de Bordeaux dont il avait été l'une des ill U8 . 
trations : le conseil municipal décida à l'una- 
nimité de donner son nom à la rue qu'il habi- 
tait. 

Mais, est-ce sullisant? est-ce là seulement 
ce que la mémoire d'un Pierre Uuhem ré- 
clame? Peut-on dignement honorer l'homme 
en oubliant l'œuvre? Celui qui de son vivant 
ne voulait rien pour lui, mais réclamait pour 
se* idées le droit d'être connues et enseignées, 
semble d'outre-tombe nous faire la même 
prière. 

Il est mort prématurément, à cinquante- 
cinq ans, mais il laisse une œuvre immense, 
elle n'est pas seulement considérable par le 
nombre des publications, mais plus encore 
par la diversité et l'importance des sujets 
traités, par l'impulsion qu'il a donnée à telle 
ou telle branche de la physique théorique 
étudiée par lui, par l'histoire des sciences 
qu'il a renouvelée. Et pourtant le silence et 
l'oubli, que Pierre Duheni connut de son 
vivant, ne continuent-ils pas à peser lourde- 
ment sur cette œuvre? Depuis dix-huit ans 
les quatre derniers tomes du Système du 
inonde, complètement achevés à sa mort, 



attendent toujours de pouvoir paraître ; et 
ses travaux de physique théorique sont 
presque aussi inconnus que par le passé, 
volontairement ignorés par l'enseignement 
olliciel chez nous, tandis qu'ils sont un objet 
d'admiration pour l'étranger. 

Mais gardons, nous aussi, la confiance 
inébranlable qui soutint toutes ses recherches, 
car s'il refusait à l'orgueilleuse raison de tout 
prouver ou de tout connaître, en lui un sen- 
timent plus intime l'avertissait de l'utilité 
de ses recherches ; « par une intuition où 
Pascal eût reconnu une de ces raisons du 
cœur « que la raison ne connaît pas », il affer- 
missait sa foi en un ordre réel dont ses théo- 
ries étaient une image, de jour en jour plus 
claire et plus fidèle (1)... » Attendant avec 
patience le jour où la semence lèvera, il nous 
semble l'entendre nous redire, comme une 
vision d'avenir, avec cette forte sérénité qui 
était sa marque : « Dans l'immense labeur, 
il n'est pas un travailleur dont l'œuvre ait 
été perdue ; non pas que cette œuvre ait 
toujours servi à quoi son auteur la destinait ; 

(1) P. UunEM, la Théorie physique, son objet, sa 
structure. Parts, Chevalier i'l Uivièrc, 190<>. 



238 



PIKRnE DUIIF.M 



le rôle qu'elle joue dans la science diffère sou- 
vent du rôle qu'il lui attribuait ; elle a pri, 
la place qu'avait marquée d'avance Celui 
qui mène toute cette agitation (1). » 

(1) P. Dl hem, L'évolution des théories physiques du 
dix-stptième siècle jusqu'à nos jours, o Revue des quci. 
tion* scientifiques », octobre 1896. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE PREMIER 



Les origines. — Récit de sa sœur. — Première enfance, 
1861-1871. — Le cours. — Le catéchisme de Saint- 
Roch. — 1870-1872. — La guerre. — La Commune. 
— Les premiers chagrins. — Le collège. — La pre- 
mière communion. — L'intimité avec sa « chère ma- 
man ». — Vacances. — Saint -Martin -du -Tertre 
(Seinc-ct-Oisc). — Saint -Gildas- de - Rhuvs (Mor- 
bihan). — Vacances de 1874-1875-1876 et 1877 . . 1 

CHAPITRE II 



Stanislas. — Souvenirs du docteur Récamier. — L'École 
normale. — Fin des souvenirs du docteur Récamier. 
— Premiers obstacle* 34 



240 



PlKnni: duhi.;m 



CHAPITRK III 



Sa nomination à la Faculté des Scicncea. — Souvenirs 
de M. André Chcvrillon, de l'Académie française. — 
Se» débuts dans renseignement ; ses élèves ; souvenirs 
de M. Lucien Marchis, professeur à la Sorbonnc. 
— Son mariage : dernières pages de Marie Duhem. — 
Le départ de Lille 53 

CHAPITRE IV 



L'arrivée à Rennes. — Nomination à Bordeaux. — Lu 
vie de famille et les vacances à Cabrespine. — Dif- 
ficultés universitaires. — Ses convictions politique». 
— Son patriotisme 95 

CHAPITRE V 

LE CHRÉTIEN 

Sa foi. — Sa conception des rapports de la science 
et de la religion. — Sa lettre au Père Bulliot. — 
Son humilité : uno candidature. — Son amour de» 
pauvres 153 

CHAPITRE VI 

La mort de sa mère. — Ses travaux d'histoire des 
Sciences. — Souvenir* de M. Albert Dufourcq. — Le 
père et la fille. — l-a guerre. — Les dernières va-